Au Burkina, les maux de l’Afrique sur grand écran

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30 mai 14 - Depuis dix ans, le festival Ciné Droit Libre réunit à Ouagadougou les défenseurs d’un cinéma engagé dans la lutte pour les droits humains. La prochaine édition a lieu du 1er au 7 juin.

Ouagadougou, Caroline Lefebvre/InfoSud - Sur l’affiche 2014, un détenu arrache le mur de sa prison comme une vulgaire pub. Sur celle de 2011, un haut gradé est attaqué par les logos de Twitter et Facebook et, en 2007, un homme armé d’un porte-voix annonce la couleur : « Dénoncer les violations des droits humains. » Voilà dix ans qu’à Ouagadougou le festival Ciné Droit libre [1] braque son projecteur sur les sujets qui fâchent en Afrique : assassinats politiques, corruption, accaparement des terres, néocolonialisme, homosexualité… Dix ans de films engagés, parfois censurés, suivis de débats passionnés avec les réalisateurs et les activistes invités.

A l’origine : un documentaire, Borry Bana, le destin fatal de Norbert Zongo, coréalisé par deux Burkinabés, Abdoulaye Diallo et Luc Damiba, et un Néerlandais, Gideon Vink, en mémoire du journaliste d’investigation assassiné en 1998. Fin 2003, la foule qui se presse pour la première submerge le centre de presse Norbert Zongo. Et puis plus rien au Burkina : cinémas privés, chaînes de télévision, centres culturels étrangers, même le Fespaco (Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou), refusent le film alors qu’il fait le tour de l’Europe. En 2004, les trois cinéastes organisent donc une projection parallèle de Borry Bana pendant le Fespaco. « C’était plein à craquer, tout le monde en parlait, raconte Abdoulaye Diallo, coordonnateur de Ciné Droit Libre. Là est née l’idée de créer un cadre où diffuser ces films parias. »

Le public est au rendez-vous dès la première édition, en 2005. D’années en années, le festival s’étoffe, multiplie les lieux de diffusion (Institut français, université, Goethe Institute, quartiers populaires), se décentralise dans sept villes du pays. Il propose des joutes oratoires, des masterclass et invite des chanteurs ou humoristes à la langue bien pendue : les Burkinabés Smockey et Sams’K le Jah, l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly, les rappeurs Thiat et Kilifeu, fondateurs du mouvement « Y’en a marre » qui favorisa l’alternance au Sénégal… L’association organisatrice, Semfilms, exporte le concept à Abidjan et à Dakar. En 2011, elle crée Droitlibre.tv, une webTV qui produit et diffuse des reportages sur des sujets négligés, dans toute l’Afrique de l’ouest.

Le dixième Ciné Droit Libre, du 1er au 7 juin, ne dérogera pas à la règle de l’insolence, avec 45 films projetés dont le polémique Laurent Gbagbo : despote ou anticolonialiste, du Camerounais Saïd Penda, et une soirée spéciale « Rêver l’alternance » en présence de Jerry Rawlings, parrain de cette édition. « L’ancien président ghanéen a réussi la transition d’un régime d’exception vers une démocratie, explique Abdoulaye Diallo. Il a su partir en 2000, sans répondre aux sirènes de ceux qui voulaient qu’il modifie la Constitution. » De quoi faire siffler les oreilles du président burkinabé Blaise Compaoré, qui s’apprête à imposer un référendum pour pouvoir se représenter en 2015.

« J’ai fait le tour d’Afrique des festivals. Ciné Droit Libre est unique. Au Cameroun, il ne pourrait pas exister », estime le réalisateur camerounais Jean-Pierre Bekolo, qui a fait l’ouverture l’an dernier avec Le Président, interdit d’écrans dans son pays. « On n’a pas demandé l’autorisation, on est allés très vite et on s’est fait des alliés de poids : l’Institut français qui diffuse, les Pays-Bas, le Danemark et la Suisse qui ont financé, note Abdoulaye Diallo. Les autorités ont plus à perdre en nous créant des problèmes qu’en nous laissant faire. »

L’action de Semfilms dépasse le festival. « Aucune autre maison de production n’aurait accepté les sujets de mes deux premiers documentaires : les réalités carcérales au Burkina et le parcours d’un combattant des droits humains », assure Inoussa Baguian, réalisateur de 28 ans. « Certains se sont sacrifiés pour obtenir cette relative liberté d’expression, rappelle Diallo. Sans la mort de Norbert Zongo [2], nous n’aurions pas créé ce festival. Alors il faut en abuser ! »

[1] festivalcinedroitlibre.blogspot.com

[2] Suivie d’émeutes qui firent trembler le régime

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