Burkina Faso : elles revendiquent le droit au plaisir

Honorine, jeune femme excisée, a subi une opération de reconstruction du clitoris et vit librement. (copyright : CL/InfoSud)
9 janvier 14 - Le Burkina Faso a été le premier pays d’Afrique à proposer la reconstruction du clitoris. Onéreuse et mal vue, cette opération reste réservée à une minorité. Témoignage.

Ouagadougou, Caroline Lefebvre / InfoSud - Elle fait partie de ces femmes qui osent. Au Burkina Faso, elles ne sont pas si nombreuses. Honorine a osé devenir sage-femme à l’insu de son père et monter une troupe de théâtre amateur pour libérer la parole féminine. A 33 ans, cette militante ose vivre seule après avoir quitté deux maris et témoigne à visage découvert de son dernier acte d’insoumission. En avril dernier, elle a fait reconstruire son clitoris dans une clinique de Ouagadougou. Nourrisson, Honorine avait subi son ablation et celle d’une partie des petites lèvres, la forme d’excision la plus répandue au Burkina. « J’ai toujours su que j’avais été excisée, même si j’étais trop jeune pour m’en souvenir. Pour moi, c’était normal, toutes les filles passaient par là. Mais, à 20 ans, lorsqu’une amie m’a parlé de cet organe et des sensations qu’il procure, je me suis soudain sentie anormale, incomplète. »

Le pays a interdit les mutilations génitales en 1996. Selon le Conseil national de lutte contre la pratique de l’excision (CNLPE), institution gouvernementale, 75,8% des femmes de 15 à 49 ans (77% en 2003) et seulement 13,3% des filles de moins de 14 ans étaient excisées en 2010. Des chiffres peu fiables car basés sur la déclaration des parents, mais le constat est là : l’excision recule. En 2006, le Burkina est le premier pays d’Afrique – et reste l’un des seuls – à proposer la « reconstruction du clitoris », selon une méthode mise au point en 1994 par un urologue français, Pierre Foldès. L’opération, qui consiste à aller chercher la partie de l’organe enfouie à l’intérieur du corps pour en ressortir une partie, a fait ses preuves : selon une étude publiée en juin 2012, elle permet dans 80% des cas de diminuer la douleur due aux cicatrices et d’améliorer la sensibilité sexuelle. Plusieurs centaines de femmes en ont déjà bénéficié au Burkina, pour certaines venues de Côte d’Ivoire, du Sénégal ou du Mali.

Les candidates espèrent retrouver leur intégrité, amplifier les sensations lors des rapports sexuels ou supprimer la douleur. « Quelle que soit la motivation, nous discutons beaucoup. L’excision n’empêche pas forcément le plaisir, dont l’absence peut avoir d’autres causes », précise le professeur Michel Akotionga, un des premiers gynécologues burkinabés formés par le Dr Foldès.

Honorine, elle, voulait surtout se sentir « entière ». « Quand je rencontrais un homme, j’angoissais à l’idée qu’il me demande si j’étais excisée. Mais je n’étais pas prête. Ici, les femmes qui se font opérer sont vues comme des dévergondées. » Elle hésite plus de cinq ans. En mars, elle apprend que le docteur Foldès vient à Ouagadougou pour une campagne d’interventions et de formation. Elle se décide : « J’ai mûri. Je fais ce que je veux de mon corps. » Elle n’a pas d’homme dans sa vie ; elle prévient quelques amies, mais pas sa famille. Elle vit seule cette étape éprouvante mais « vitale ». « C’est comme si j’avais retrouvé une grande partie de moi. Je me sens normale, j’ai davantage confiance en moi. J’ai fait l’amour une seule fois depuis, le désir était exacerbé. »

Contrairement à la réparation des séquelles de l’excision (règles obstruées, impossibilité d’accoucher, etc.), pratiquée gratuitement dans certaines structures, la restauration du clitoris n’est pas soutenue par l’Etat, car associée à la seule recherche du plaisir. « Cela ne fait pas partie de nos objectifs, c’est considéré comme esthétique, note-t-on au CNLPE. Nous n’avons déjà pas les moyens d’aider outes celles qui souffrent de séquelles médicales. » Le manque d’informations sur le prix de l’opération ou les gynécologues les mieux formés favorise le business de certains médecins peu scrupuleux. A Bobo Dioulasso, la secte des Raéliens est même sur le point d’ouvrir un « hôpital du plaisir » où l’intervention est annoncée gratuite.

Partout ailleurs, elle coûte cher : 200’000 francs CFA (372 CHF) minimum, alors que le revenu mensuel moyen au Burkina s’élève à 36 CHF. « Dire que cette opération est un luxe, c’est avoir du mépris pour le plaisir de la femme, estime Honorine, qui y a laissé un mois et demi de salaire. Elle devrait être accessible à toutes celles qui en ressentent le besoin. » D’autant qu’elles risquent d’être de plus en plus nombreuses. Les repères culturels bougent. Peu à peu, les vieilles croyances perdent du terrain, surtout chez les jeunes citadins. Une patiente s’est plainte un jour à Sita Traoré, gynécologue : « Vous ne faites pas que du bien en parlant de l’interdiction de l’excision et de la reconstruction. Nous qui sommes excisées, les garçons nous rejettent ! ».

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