Centrafrique : « Les victimes d’hier sont devenues les bourreaux d’aujourd’hui »

Mathias Morouba, président de l’Observatoire Centrafricain des Droits de l’Homme (OCDH). DR
25 mars 14 - Alors que de nouvelles violences ont fait plusieurs morts le 22 mars à Bangui, la tension ne semble pas franchement retomber en Centrafrique, malgré l’intervention des militaires français et africains. Décryptage avec Mathias Morouba, président de l’Observatoire Centrafricain des Droits de l’Homme (OCDH).

Propos recueillis par Sandra Titi-Fontaine/InfoSud - Voilà presque un an, jour pour jour, que la République Centrafricaine a basculé dans l’horreur : le 24 mars 2013, les rebelles de la Séléka renversaient le président élu François Bozizé, et installaient leur chef, Michel Djotodia, à la tête de ce pays d’Afrique centrale. Depuis, les violences n’ont pas cessé. Beaucoup y voient des tensions confessionnelles, mais force est de constater qu’à l’heure actuelle, c’est une criminalité aveugle qui a pris le dessus. Rackets, viols, pillages, meurtres… L’élection, en février 2014, d’une présidente intérimaire de consensus, Catherine Samba-Panza, n’a pas encore changé la donne. Jusqu’où va dériver la Centrafrique ? Rencontre avec Mathias Morouba, président de l’Observatoire Centrafricain des Droits Humains (OCDH). Avocat de renom sur la place banguissoise, il participe aux pourparlers et au plaidoyer auprès de l’ONU à New York, pour obtenir davantage d’aide internationale. Afin d’aider à mieux comprendre la crise qui secoue son pays, il était aussi présent lors du dernier Festival du Film et International sur les Droits Humains de Genève (FIFDH). Interview.

En Europe, le parallèle est souvent établi entre le génocide au Rwanda et un risque similaire en Centrafrique. Est-ce fondé ?

Si l’on s’en tient à la définition exacte du génocide, à savoir l’extermination systématique et programmée d’un groupe ciblé d’individus, on ne peut même pas parler de situation pré-génocidaire en Centrafrique. Oui, il y a de graves violences, les pires peut-être que le pays ait connues. Mais dire que les membres d’une religion ou d’une ethnie sont en danger d’extermination, c’est faux.

Comment expliquer alors que l’ONU et la France aient brandi ce spectre avant leur intervention militaire ?

Il faut bien justifier le déploiement de milliers de soldats, et la rhétorique du génocide frappe davantage l’opinion publique. Certes, on ne peut nier que des populations chrétiennes ou musulmanes ont subi des exactions. Mais dans notre pays, toutes les appartenances religieuses sont mélangées : depuis des années, nous vivons tous ensemble, parfois au sein de la même famille, sans qu’acun problème particulier ne se soit posé. Parmi les milices anti-balaka, soi-disant chrétiennes, il y a des musulmans, notamment issus des rangs de la Séléka et qui ont été déçus des exactions commises par leurs anciens camarades. Et parmi les Séléka , il y a aussi des chrétiens. Il faut d’ailleurs relever que les Séléka n’ont jamais revendiqué Allah ou l’islam pour justifier leurs crimes. Certains musulmans sont restés chez eux à Bangui, dans des quartiers oú il n’y a pas d’attaques. D’autres font même partis du gouvernement de transition. Les problèmes en Centrafrique ne sont pas arrivés avec la Séléka.

Comment la Centrafrique a-t-elle pu basculer à ce point dans la violence ?

Depuis les années 60 et les indépendances, nous n’avons jamais vécu longtemps en paix comme d’autres pays africains, tels le Sénégal ou la Côte d’Ivoire… Depuis plus d’un demi-siècle, les Centrafricains n’ont vécu qu’au rythme de conflits. La lente descente aux enfers a commencé avec le coup d’Etat de Bokassa en 1966, qui a été suivi par quatre autres coup d’Etat dont celui de la Séléka en mars 2013. Outre ces prises du pouvoir par la force, nous avons aussi affronté des mutineries à répétition dans les années 90, qui ont engendré de graves crises sociales. Comment construire un pays qui est sans cesse la proie de troubles ? L’argent n’aime pas le bruit des bottes.

Mais avant tout, c’est l’impunité qui est la première responsable de la situation désastreuse de la Centrafrique. Depuis mars 2013, de nombreux Centrafricains ont été victimes d’exactions de la part des Séléka ou des anti-balaka. Cependant, sous l’ancien président François Bozizé, qui a pris le pouvoir suite à un coup d’Etat sanglant en 2003, les victimes d’exactions se comptaient déjà par centaines sinon par milliers. Or, il n’y a jamais eu aucun procès pour juger les supposés responsables de ces crimes. C’est une impunité qui dure même depuis vingt ans et les mutineries des années 90. Tous ceux qui ont perdu leurs biens, leurs familles, n’ont jamais été indemnisés. Les victimes d’hier sont devenues les bourreaux d’aujourd’hui. Cette crise n’est pas simplement politique : c’est dans leur chair que les Centrafricains ont souffert. Il faut maintenant désarmer les esprits.

Une commission des Nations-Unies est actuellement en Centrafrique pour enquêter sur les violations des droits de l’homme les plus graves commises depuis janvier 2013. Que vont-ils trouver ?

Sachant que 90% du pays est inaccessible, leur mission se limite forcément aux camps de déplacés en dehors de Bangui. De toute façon, dans les villages, ils ne trouveront pas grand-monde : beaucoup d’habitants ont préféré quitter leur maison pour se réfugier dans les champs ou les forêts, par sécurité. Ces craintes de violences sont justifiées, et sont prégnantes aussi bien dans le nord sous domination Séléka, que dans le sud-ouest dominé par les anti-balaka, et dans le sud-ouest où l’Armée de Résistance du Seigneur (LRA) fait régner la terreur depuis plusieurs années.

À l’OCDH, nous avons de nombreux rapports et témoignages faisant état violences sexuelles perpétrées par les deux parties aujourd’hui en conflit, des enlèvements d’enfants pour obtenir des rançons, des recrutements forcés d’enfants-soldats de part et d’autre, ainsi que des meurtres ciblés. Des gens sont égorgés juste parce qu’on les a désignés comme des collaborateurs, et d’autres voient leurs maisons brûlées après avoir été pillées. A l’heure actuelle, la criminalité a pris le dessus, surtout à Bangui : chrétiens, musulmans, membres d’ong, etc, tout le monde est racketté, sans aucune distinction.

Pourtant, lors de leur lancement en décembre 2013, l’opération française Sangaris qui compte aujourd’hui 2’000 soldats, appuyée par les 6’000 militaires de la MISCA, devait mettre vite fin aux violences. Pourquoi la situation a-t-elle continué de dégénérer ?

Il y a une instrumentalisation politique du conflit. D’abord en Centrafrique, où le pouvoir est très convoité. Catherine Samba-Panza, la présidente de transition fait consensus, mais elle n’a pas d’armée pour imposer la paix. Elle n’a même pas d’argent pour payer ses fonctionnaires : elle vient de leur payer un mois de salaire afin qu’ils retournent à leurs bureaux, mais il reste encore quatre mois d’arriérés. Je crains que cette attente ne crée de nouveaux remous sociaux.

Beaucoup de Banguissois estiment que la stratégie de Sangaris est à revoir. Qu’en pensez-vous ?

Il est clair que la mise en œuvre de la résolution onusienne 2127, qui autorise le déploiement d’une force de maintien de la paix, pose problème sur le terrain. Au début, les militaires français ont ramassé une grosse quantité d’armes, ce qui est une bonne chose. Mais ils ont désarmé uniquement du côté Séléka, laissant ses membres à la merci de la vindicte populaire. Les lynchages se sont alors multipliés. Parmi certaines erreurs, celle-là était la plus grande : penser que le pays était simplement divisé entre le camp des « bons » et celui des « méchants ». Une fois qu’ils se sont rendus compte de leur méprise, ils ont commencé à désarmer aussi les anti-balaka. Leur seconde erreur, a été de ne pas s’appuyer sur les forces de défense centrafricaine. Cette obligation est pourtant clairement stipulée dans la résolution onusienne. Mais ils n’ont impliqué ni les soldats, ni les policiers centrafricains. Ce qui a engendré des frustrations et des manifestations anti-Sagaris ou anti-Misca, car le peuple n’avait plus confiance en personne.

Pourtant l’imam et l’archevêque de Bangui ne cessent de multiplier les appels à la paix et à la réconciliation : la population y est-elle réceptive ?

Un peuple qui est meurtri et qui a faim ne va pas entendre. D’autant que la sécurité n’est toujours pas acquise, même à Bangui. Où vont repartir les 100’000 déplacés de l’aéroport de M’Poko ? Leurs maisons ont été détruites, il y a toujours des violences dans les quartiers. Un discours n’est pas suffisant : il faut poser des actes forts pour faire comprendre que la justice doit faire son travail. L’Etat doit organiser des audiences publiques oú chacun pourrait venir s’expliquer. La justice transitionnelle a déjà fait ses preuves, au Rwanda par exemple avec les tribunaux Gacaca.

Le renfort militaire est une donnée que vous intégrez dans vos plaidoyers en ce moment à New York et Washington ?

Absolument. Mais il faudrait aussi accompagner le déploiement de cette mission de maintien de la paix que nous demandons, car des violations des droits humains continuent chaque jour sur le terrain. Nous avons proposé aux différents Etats de nous soutenir pour la mise en place d’une cellule d’enquête mixte, comprenant des magistrats et des policiers, qui jugerait des crimes remontant à 2002-2003, commis sous la présidence d’Ange-Félix Patassé. Le principal auteur des exactions commises alors, Jean-Pierre Bemba, est actuellement détenu par la Cour Pénale Internationale à La Haye. Mais ses petites mains n’ont pas rendu de compte, et leurs victimes n’ont pas obtenu justice. Il n’est pas nécessaire d’attendre le retour à la paix pour instaurer cette cellule : les auteurs de flagrant délit peuvent être immédiatement traduits devant la justice. Nous avons déjà l’aval de la présidente centrafricaine et de la ministre de la Justice. Cette cellule devra être renforcée par des spécialistes expatriés, pour appuyer les nationaux, car la tâche est immense. Sans justice pour tous, le risque d’un nouveau bain de violences n’est pas à exclure.

Certains observateurs voient, derrière le mouvement anti-balaka, la main de l’ancien président Bozizé.

Au départ, non. Les anti-balaka étaient un mouvement spontané de défense populaire face aux exactions des Séléka. Ils se sont ensuite radicalisés avec le basculement en leur faveur du rapport de force sur le terrain : retranchés dans les pays limitrophes, comme au Cameroun ou en RD Congo, les anciens soutiens et généraux de Bozizé en ont profité pour revenir au pays et instrumentaliser ce mouvement d’auto-défense afin de reconquérir le pouvoir. Maintenant, les anti-balaka sont un groupe structuré, avec une hiérarchie militaire, des commandants aguerris aux tactiques de guerre…. Parmi leurs chefs, on trouve d’anciens colonels, capitaines et officiers de l’armée bien connus des Centrafricains sous le régime de Bozizé.

Cette polarisation ressemble aux prémices d’une guerre civile. Dans ce contexte, l’organisation d’élections présidentielles au premier semestre 2015, comme le souhaite la France, vous paraît réalisable ?

L’agenda de la Centrafrique ne peut pas être celui de la France, ou du Mali. Tous les Centrafricains sont pour l’organisation d’élections : nous voulons des autorités légitimes. Mais comment les organiser alors que la sécurité n’est pas assurée et que le pays est scindé en trois parties. Sans compter que les difficultés pour les organiser ne sont pas nouvelles. Depuis des années, à chaque échéance électorale, c’est le même problème : absence de listes actualisées, impossibilité d’accéder à nombre de bureaux de vote situés dans des zones dangereuses ou trop reculées… Sans compter la corruption : la commission électorale de 2011 était tellement corrompue que la mauvaise élection présidentielle qui en a résulté, avec la victoire de Bozizé, nous a aussi conduite vers les violences actuelles. Je sais de quoi je parle, puisque j’étais expert indépendant au sein de cette commission. La nouvelle, qui vient d’être mise en place, devra faire ses preuves.

La présidente a déjà prévenu : sans aide pour sécuriser le pays, impossible de tenir ce délai.

D’autres pays africains, comme le Rwanda et le Burundi, ont fourni des hommes supplémentaires à la MISCA, en plus de ceux déjà envoyés par le Tchad, le Gabon, le Cameroun, les deux Congo et la Guinée équatoriale. Début mars, lors de nos discussions au siège de l’ONU à New York, l’Australie et le Brésil semblaient aussi partants pour appuyer la MISCA, reste à savoir si cela se concrétisera. Il faut déjà qu’au niveau des UN, l’accord de principe pour le renforcement de cette force de maintien de la paix soit donné. Il me semble que cela en prend le bon chemin. [ndlr : le lendemain de cette interview, le 14 mars, le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, a réclamé une décision rapide du Conseil de sécurité au sujet du déploiement de 12.000 Casques bleus dans l’ancienne colonie française].

Bref retour sur l’enchaînement des violences

Le 24 mars 2013, les rebelles de la Séléka prennent Bangui après quatre mois de combats acharnés, et installent leur chef, Michel Djotodia, à la place du président élu François Bozizé. Mais affamés et n’obéissant rapidement plus à leur hiérarchie, les miliciens, majoritairement venus du Nord musulman, se paient sur la population locale : ils pillent, violent et tuent à tour de bras. Peu à peu, des comités populaires d’auto-défense, appelés les anti-balaka et se revendiquant comme chrétiens, se forment pour protéger les quartiers et les villages. Sous-armés, ils ne font cependant pas le poids. Jusqu’à ce que le rapport de force s’inverse avec l’arrivée, en décembre 2013, des militaires français lors de l’opération baptisée Sangaris. Appuyés par les troupes de la Mission Internationale de Soutien à la Centrafrique sous conduite Africaine (MISCA), les soldats français ne parviennent pourtant pas à apaiser les tensions : dans un premier temps, ils désarment les membres des Séléka, mais sans leur offrir de protection. Désarmés, nombre de ces miliciens s’enfuient ou se cachent, et ce sont les musulmans centrafricains qui deviennent la cible de la vengeance populaire : lynchés, ils fuient également leur pays par milliers.

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