Durban : le Protocole de Kyoto en péril

Isolda Agazzi : " En tant que petit pays prospère, la Suisse peut servir de médiateur et aider à trouver un terrain d’entente. Mais, pour cela, elle doit avoir une politique climatique crédible". © DR.
25 novembre 11 - Le point sur Durban et l’implication de la Suisse avec Isolda Agazzi, responsable de la politique de développement chez Alliance Sud.

Isolda Agazzi/Le Temps - La 17e conférence des Nations unies sur le changement climatique va se tenir à Durban, en Afrique du Sud, du 28 novembre au 9 décembre. L’événement est en train de passer presque inaperçu, alors même qu’il revêt une importance capitale : c’est la dernière chance de prolonger le Protocole de Kyoto sans interruption. Ce texte, qui échoit en 2012, engage les pays industrialisés qui l’ont ratifié à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 5% en moyenne par rapport à 1990. La Suisse a déjà raté son objectif.

Pourtant, ce texte est fondamental car les réductions sont le volet le plus important de la lutte contre le changement climatique.

Au niveau international, les émissions de gaz à effet de serre ont atteint des niveaux record, comme cela a été annoncé au début du mois par le Ministère de l’énergie des Etats-Unis. Même le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui calcule depuis des années les conséquences de la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère sur le changement climatique, n’avait pas prévu des émissions aussi élevées. Il doit revoir à la hausse ses prévisions, et un réchauffement de quatre degrés Celsius d’ici à la fin du siècle est maintenant plus que probable. D’ici à 30 ans, il faudra déjà compter avec deux degrés de plus par rapport à l’ère préindustrielle.

Pourtant, lors de la dernière conférence sur le climat, qui s’est tenue à Cancun l’année passée, la communauté internationale s’est accordée pour limiter la hausse mondiale des températures à deux degrés Celsius par rapport au niveau de l’ère préindustrielle. Pour cela, il faudrait que les pays industrialisés réduisent leurs émissions de 25 à 40% (par rapport à 1990) d’ici à 2020. Quelques pays – l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Suède, la Norvège et récemment le Danemark – se sont engagés à le faire, mais pas la Suisse. Alliance Sud et les autres membres de l’Alliance pour une politique climatique responsable – une coalition de plus de 50 organisations de développement et de protection de l’environnement en Suisse – demandent au Conseil fédéral d’assumer ses responsabilités et de fixer des objectifs compatibles avec les 25 à 40% de réduction nécessaires.

Inutile de dire que, sans une reconduction du Protocole de Kyoto, il est peu probable que les pays s’engagent volontairement pour des réductions aussi ambitieuses, même si cela est nécessaire. Et les chances de prolongement du protocole sont, hélas, plutôt minces, au vu du refus déjà annoncé par le Canada, le Japon et la Russie de s’engager pour une nouvelle période. Conséquence : la Suisse, l’Union européenne, la Norvège, l’Australie et la Nouvelle-Zélande seraient les seuls pays à être encore couverts par le protocole, ce qui ne représenterait plus que 30% des émissions mondiales.

Les Etats-Unis misent depuis des années sur des objectifs de réduction volontaires et ils n’ont jamais ratifié le Protocole de Kyoto. Dans le passé, ils ont à nouveau affirmé qu’ils ne le ratifieraient pas tant que la Chine, l’autre grand pollueur, ne le fait pas. Pourtant, la Chine a déjà consenti au double des réductions que les Etats-Unis, même si ses émissions par habitant – cinq tonnes – représentent toujours un quart de celles des Américains, qui atteignent vingt tonnes par habitant.

L’autre volet, ce sont les mesures d’adaptation aux conséquences du changement climatique. Pour les pays en développement, qui sont le plus lourdement frappés par les sécheresses, les intempéries et les extrêmes climatiques, c’est même l’aspect le plus important. Il y a une ­quarantaine d’années, cinq ouragans par an s’abattaient sur les Philippines, en moyenne. Aujour­d’hui, on en compte plus de vingt, et la population locale voit ses modes de vie complètement bouleversés. Désemparée, elle peine à s’adapter à cette nouvelle donne.

Les coûts des mesures d’adaptation dans les pays en développement vont être d’au moins 100 milliards de dollars par an. Mais, actuellement, 4% seulement des fonds pro-climat sont alloués à l’adaptation, contre 96% aux réductions.

La conférence de Cancun a décidé de créer le Fonds climatique vert, un nouveau mécanisme pour financer les mesures de réduction et d’adaptation par les pays du Sud et dont le financement doit être décidé à Durban. Un comité international a travaillé aux modalités de son opérationnalisation, mais le vote contraire des Etats-Unis et de l’Arabie saoudite a peut-être mis en danger son adoption par la conférence. Cependant, rien n’est encore joué. La Suisse devrait s’engager fermement en faveur de ce fonds et annoncer quels moyens elle compte mettre à sa disposition.

Car la Suisse devra aussi, à partir de 2013, contribuer aux mesures de lutte contre le changement climatique – aussi bien la réduction que l’adaptation – par des sommes en constante augmentation, qui se monteront à 1 milliard de francs par an, au moins, dès 2020. Il faut que le Conseil fédéral annonce les nouvelles sources de financement qu’il compte adopter en faveur du climat, comme par exemple des taxes sur le trafic aérien ou maritime, un impôt sur les transactions financières ou les revenus des ventes aux enchères des droits d’émission.

On s’en souvient : l’une des raisons de l’échec de la conférence de Copenhague de 2009 était l’exigence des pays industrialisés que les pays émergents assument aussi des engagements contraignants en matière de réduction des gaz à effet de serre. Ce à quoi ceux-ci rétorquent qu’ils ont le droit de polluer pour se développer, comme les pays du Nord l’ont fait dans un passé récent – et continuent de le faire. La conférence de Durban risque de remettre à jour ces divergences entre pays industrialisés et émergents. Celles-ci vont d’ailleurs bien au-delà de la politique climatique, pour toucher aux négociations commerciales et paralyser, d’une façon générale, bon nombre de dossiers de politique internationale.

C’est là que la Suisse a un rôle à jouer. En tant que petit pays prospère, elle peut servir de médiateur et aider à trouver un terrain d’entente. Mais, pour cela, elle doit avoir une politique climatique crédible : qu’elle s’engage avec vigueur en faveur de la prolongation du Protocole de Kyoto et qu’elle alloue aux mesures d’adaptation aux conséquences du changement climatique dans les pays en développement les moyens financiers nécessaires. Ce n’est qu’ainsi qu’elle pourra gagner la confiance des uns et des autres et se profiler comme un partenaire crédible et sérieux.

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