Falun Gong : 35 Occidentaux défient Pékin

Daniel Wermus - InfoSud
20 novembre 01 - Quatre Suisses ont participé à une manifestation sur la place Tienanmen pour attirer l’attention sur les dizaines de milliers de victimes de la répression chinoise. Ils ont promptement été embarqués

Il est 14 heures, mardi, sur la Place Tienanmen. Richard, Sylvain, Victor et Daniel, quatre jeunes zurichois, se glissent le cœur battant parmi les nombreux badauds. Comme des touristes. Ils rejoignent une trentaine d’autres Occidentaux. Soudain, le groupe s’asseoit en lotus, alors que certains déroulent hâtivement une banderole jaune. Sur laquelle ils ont peint « Vérité, Bienveillance, Tolérance ». Ces trois mots, principes fondamentaux du Falun Gong, valent l’arrestation, la torture ou la mort pour les Chinois qui pratiquent ouvertement cette méthode spirituelle bouddhique aujourd’hui répandue dans 40 pays, mais interdite dans son pays d’origine.

« En trente secondes, la police est accourue », raconte le journaliste allemand Kai Streitmatter qui a assisté à la scène. « Ils ont battu et jeté à terre les manifestants, mais moins brutalement que d’habitude, lorsqu’il s’agit de pratiquants chinois. Ils ont été bouclés dans cinq ou six fourgonnettes ». Un Canadien a réussi à s’échapper et à courir autour de la place, hurlant en Chinois « Sachez qu’à l’étranger, le monde sait que le Falun Gong est bon ! » Il a été maîtrisé, tabassé et embarqué. La scène a duré à peine 5 minutes. Quatre journalistes étrangers, également arrêtés, ont été relâchés après confiscation de leur matériel.

C’est la première fois que des étrangers manifestent en Chine en faveur du Falun Gong. Parmi eux, huit autres nationalités : Allemagne, Suède, France, Etats-Unis, Canada, Israël, Royaume-Uni, Australie. Ainsi que l’Espagne, dont Victor Fernandez, 28 ans, vendeur dans un magasin diététique zurichois, est originaire. Ses trois compagnons helvétiques sont Silvan Fedier, 28 ans, assistant social pour handicapés, Richard Kleinert, 31 ans, gardien de sécurité et Daniel Ulrich, 28 ans, employé dans l’administration du restaurant de son père. Selon la représentation suisse à Pékin, une action commune avec les ambassades des autres pays concernés est en cours pour dénouer la situation. Mardi soir, les autorités fédérales attendaient de savoir si les manifestants – détenus près de l’aéroport selon la radio chinoise - allaient être expulsés ou maintenus en détention : « Dans ce cas, l’ambassade demandera à leur rendre visite », affirme une porte-parole aux Affaires étrangères.

Qu’est-ce qui a poussé ces Occidentaux à lâcher leur travail et leur famille pour affronter la police chinoise dont la réputation glace le sang de tous les Chinois ? Dans une disquette envoyée à des amis, les quatre Zurichois expliquent leur geste. Depuis plus de deux ans, les interventions de nombreux gouvernements et organisations humanitaires n’ont eu aucun effet sur la Chine. La persécution massive du Falun Gong a même redoublé depuis que les attentats du 11 septembre ont monopolisé l’attention internationale. 311 morts avérés (probablement 1000), 50’000 détenus dans des goulags, 1000 en asile psychiatrique, des milliers de viols et sévices sadiques… au total 70 millions de pratiquants risquent dénonciation, amende, emploi, logement, intégrité familiale ou liberté.

« Contrairement aux médisances de la propagande chinoise, nous avons vécu dans la pratique du Falun Gong quelque chose de très bon et de très droit », affirme leur témoignage écrit. « Vérité, bienveillance et tolérance sont des valeurs dont notre monde de violence et de terreur a trop besoin.(…) Elles apportent la paix et l’harmonie. Et c’est avec cette paix dans le cœur que les pratiquants chinois rencontrent la répression étatique ». Ces derniers, qui ne rendent ni coup ni insulte, donnent l’exemple de la non violence absolue, estiment les manifestants qui demandent à la Chine l’arrêt de toute persécution et la libération de tous les détenus.

« Alors que le monde se mobilise contre le terrorisme, nous voulons montrer clairement notre détermination contre le terrorisme d’Etat que pratique la Chine contre ses propres citoyens (…) Nous sommes venus ici en appeler à Pékin au nom de dizaines de milliers d’innocents torturés par leur gouvernement », précise un autre manifestant occidental dans une déclaration verbale transcrite par le site faluninfo.net. Les protestataires affirment que la Chine n’a rien à craindre de cette méthode qui n’a donné lieu à aucune plainte dans les dizaines de pays où elle est pratiquée, y compris à Taiwan. Ils se définissent comme des « bonnes personnes » de tous horizons : chef d’entreprise, étudiants, mère de famille, médecin, employé, ingénieur nucléaire…

Alors pourquoi cette répression qui frappe ouvriers, paysans, intellectuels, artistes, enfants, vieillards, ménagères ? Le Parti communiste chinois a été apparemment effrayé par le nombre de pratiquants de cette méthode lancée en 1992 par le maître de qigong (« exercices d’énergie ») Li Hongzhi, adoptée par des dizaines de millions de Chinois en moins de sept ans. Au début, le Falun Gong a été encouragé et distingué officiellement pour ses effets positifs sur la « santé des masses ». Mais bien que le fondateur, exilé aux Etats-Unis, ait demandé à ses disciples de ne pas se mêler de politique, une partie des dirigeants se sont jugés menacés. Il semble que l’aile dure autour du président Jiang Zemin et Luo Gan, artisan de la répression ait utilisé le Falun Gong, dès juillet 1999, comme bouc émissaire pour canaliser le mécontentement social et ressouder le parti. Il a été taxé de « culte hérétique et dangereux », véhiculant des superstitions, prônant le refus de la médecine et le suicide. Pour répondre à ces accusations, des milliers de pratiquants ont commencé à affluer quotidiennement à Pékin, en « faisant appel » une pratique usuelle pour les citoyens s’estimant lésés. Et malgré tous les risques, ils continuent à le faire.

InfoSud/Daniel Wermus

Une provocation ?

A Genève, l’Association suisse de Falun Gong (ASFG) a improvisé à la hâte une conférence de presse, à laquelle assistait aussi le conseiller national écologiste genevois Patrice Mugny. Ce dernier s’est dit impressionné par le « courage de ces jeunes manifestants ». Une provocation ? « La provocation n’a dans ce cas rien de péjoratif, quant il s’agit d’affirmer le droit d’exprimer sa spiritualité, car tel droit est légitime en Suisse comme en Chine ».

Mais l’ASFG précise qu’elle n’a pas été associée à la préparation cette action, ni même mise au courant : « Le Falun Gong n’est pas une organisation, il n’y a pas de chefs ni de hiérarchie qui planifie des opérations. C’est chaque individu qui, en fonction de sa compréhension des principes « vérité, bienveillance, tolérance », qui agit selon sa conscience. Dans ce cas, ils ont simplement dû se concerter de manière informelle », expliquent Marianne Grangier et Lee Kyeja, pratiquantes à Genève. L’Association a également saisi différentes organisations internationales des droits de l’homme pour appuyer ses efforts en faveur de la libération de tous les pratiquants arrêtés à Pékin.

Est-ce que cette affaire peut provoquer une crise entre Berne et Pékin ? Une délégation helvétique conduite par l’ambassadeur Peter Maurer doit se rendre fin janvier en Chine, pays prioritaire de la politique suisse des droits de l’homme. « Cet incident ne devrait pas mettre en cause le dialogue que la Suisse a entrepris avec Pékin dans ce domaine. Il s’agit d’une initiative privée dans laquelle notre pays n’est pas impliqué. Bien entendu, nous devons nous occuper de nos ressortissants s’ils sont détenus », précise Simon Ammann, de la section Droits de l’homme aux Affaires étrangères.

Un mouvement difficile à étiqueter

Lao Tseu disait : « Quand l’homme de niveau élevé entend parler de la Voie (Tao), il l’applique avec zèle. L’homme moyen l’applique de temps à autres. L’homme ordinaire éclate de rire. S’il ne riait pas, la Voie ne serait plus la Voie ». Li Hongzhi, le fondateur du Falun Gong, aime citer cette phrase. La controverse très virulente autour de son enseignement lui donnerait-elle raison ?

Il est vrai que le Falun Gong, ou Falun Dafa, déconcerte la plupart des spécialistes. Il se présente comme une méthode d’essence bouddhique et taoïste, mais sans forme religieuse. Transmise secrètement de maître à disciple depuis des millénaires, elle a été rendue accessible au grand public et adaptée au monde entier par Li Hongzhi, 50 ans, fils d’un couple de médecins de la région de Changchun, qui affirme avoir reçu l’enseignement de plus de 20 maîtres dès l’âge de 4 ans.

La méthode vise le bien-être physique, mental et spirituel. Elle comprend cinq exercices destinés à débloquer les méridiens, purifier le corps et accroître la concentration. On les pratique chez soi ou en groupe, à sa guise. D’autre part, on « cultive » ses qualités morales dans les épreuves de la vie quotidienne, autant de moyens de « rembourser » le karma accumulé par ses fautes dans les vies passées. Ces principes sont expliqués en langage simple dans les livres Falun Gong (éd. Favre) et Zhuan Falun (éd. Trédaniel). Peu à peu, la méthode transforme l’individu, le débarrasse spontanément de mauvaises habitudes (alcool, tabac, drogue, violence, égoïsme, peur…). La pratique met en œuvre un Falun (Roue de la Loi) dans le bas-ventre, sorte d’énergie intérieure qui réajuste le corps. Le but n’est pas d’éliminer les maladies (si on y pense trop, ça ne marche pas, disent les pratiquants), mais d’élever sa conscience pour parvenir à l’éveil et « retourner à l’origine » (retrouver son vrai moi), guidé par trois principes : Zhen (vérité, authenticité), Shan (compassion, bienveillance) et Ren (patience, tolérance, endurance). Sans parler forcément de « guérisons » spectaculaires, tous les pratiquants affirment avoir des relations nettement meilleures avec eux-mêmes, leur famille et leur milieu de travail.

En France, le Falun Gong n’est pas considéré comme une secte, a récemment confirmé Alain Vivien, président de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MILS), précisant « qu’il n’a jamais commis d’infraction ni fait l’objet d’une plainte ». En Suisse, le spécialiste Jean-François Mayer adopte la même attitude, estimant que le mot secte est un moyen d’ostraciser. Néanmoins, les thèses de Li Hongzhi suscitent parfois de l’irritation. A Genève, la doctoresse Qi Baoping, pratiquante chinoise, explique que culturellement, ces principes peuvent être difficiles à comprendre en Occident, « mais comment juger sans avoir lu et essayé ? Le message essentiel est pacifique et bienveillant, et les pratiquants ne subissent aucune pression : ni contrôle, ni cotisation, ni obligation ». D’ailleurs les quelques centaines de pratiquants suisses ne savent même pas combien ils sont au juste ! D.W.

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