Formol, borax et pesticides dans les assiettes cambodgiennes

Rizière au Cambodge, 2011. DR.
15 octobre 11 - Une enquête officielle à révélé la présence d’un très grand nombre de produits toxiques dans l’alimentation au Cambodge. Sans une vraie politique agricole et l’application des normes d’importation, le pays pourrait vivre une catastrophe sanitaire.

SOS Alimentation mondiale !

Dans le cadre de l’opération « En Quête d’Ailleurs 2011 », ce thème d’actualité a inspiré sept tandems composés de journalistes venant de Suisse, du Cambodge, du Cameroun, du Congo, d’Haïti, du Liban et de Madagascar. Tous les reportages accessibles sur www.eqda.ch. eqda 2011 reçoit le soutien financier de la DDC (Direction du développement et de la coopération) et de la FCJ (Formation continue des journalistes), ainsi que l’appui logistique d’Infosud.

Pauline Cancela/En Quête d’Ailleurs - Des crevettes au formol et des choux gorgés d’acide salicylique. Voilà à quoi seraient réduits quatorze millions de Khmers selon une récente étude de l’Académie royale de Phnom Pehn. La présence de produits toxiques et de pesticides extrêmement nocifs pour la santé a été détectée sur l’ensemble des étals du royaume. Véritable pavé dans la mare, l’enquête relayée par les médias locaux en avril 2011 aurait réveillé le gouvernement du premier ministre Hun Sen, qui étudie actuellement un projet de loi de circonstance. Les consommateurs commencent, eux, à se fédérer afin de faire valoir leur droit à la sécurité alimentaire. La gravité de la situation a été relevée dans un rapport de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Le Cambodge ferait face à l’un de ses plus gros défis de santé publique, plus que la Thaïlande ou le Vietnam.

Les conclusions de l’étude, menée en 2009 par la chimiste Chek Sotha, sont effrayantes : la quasi-totalité des légumes analysés en provenance des marchés, comme le liseron d’eau ou le haricot, contenaient cinq pesticides prohibés par la plupart des législations en vigueur – parathion méthyl, mévinphos, monocrotophos, méthomyl et endosulfan. Et chez 68% des producteurs investigués, du borax ou de l’acide salicylique a été retrouvé dans le poisson séché, les calamars, les nouilles et le pâté. Plus terrifiant encore, la moitié des revendeurs de crevettes et de calamars ont utilisé du formol pour la conservation des fruits de mer. A titre d’exemple, le borax est employé pour la préservation du poisson qui voyage plusieurs jours jusqu’aux marchés de province. « Lorsqu’il est utilisé par les marchands pour la fabrication du pâté, il répond à un souci d’économie, ajoute Chek Sotha. Il permet de mettre moins de viande et de faire coller le tout plus facilement. » D’habitude, on recourt à ce sel toxique dans la métallurgie (pour la soudure) et dans l’industrie nucléaire. On le trouve aussi dans la porcelaine ou comme alternative à l’eau de javel. Selon certains blogueurs, il entrerait même dans la composition de la mort-aux-rats !

Importation illégale

Alors qu’une loi établit la liste des produits toxiques réglementés ou interdits au Cambodge, les résultats sont révélateurs. « Une législation a beau être en projet, l’enjeu principal reste l’application du droit », estime Keam Makarady, du Centre d’étude et de développement agricole cambodgien (CEDAC). En tant que directeur du programme Environnement et santé de l’ONG, M. Makarady a recensé plus de huit cents produits toxiques sur le marché cambodgien en 2010. « Une bonne moitié sont normalement prohibés », déplore-t-il.

Comment expliquer l’inefficacité des organes étatiques de contrôle ? Le chercheur s’est laissé dire que le gouvernement manque de moyens pour appliquer une surveillance régulière aux frontières. Même discours au Ministère de l’industrie. Pour Cheng Uddara, directeur du département des normes industrielles, il n’existe aucun budget pour ce genre d’opération – que ce soit de saisie ou d’analyse en laboratoire. « La tâche est rendue davantage complexe par le manque de coopération entre les ministères », regrette le fonctionnaire, se référant au CAMcontrol, un organe qui appartient au Ministère du commerce. Depuis l’ouverture des frontières économiques, en 1993, l’importation des intrants agricoles et des produits chimiques – surtout en provenance du Vietnam et de la Thaïlande – échappe donc à tout contrôle.

Psychose alimentaire

De quoi donner du crédit à la psychose alimentaire ambiante à Phnom Penh, silencieuse mais bien réelle. « J’ai peur de tout ce que je mange », confie Chantha, 22 ans, employée dans l’hôtellerie. Elle doit « laver frénétiquement » tout ce qu’elle achète. « Beaucoup de gens se plaignent à Phnom Penh, poursuit la jeune Khmère, mais personne ne sait exactement de quoi il retourne. » En témoignent des diarrhées inexpliquées, des insuffisances rénales, des problèmes d’estomac. « Surtout chez les jeunes », confirme la professeure Chek Sotha. Elle-même avoue ne plus manger aucun produit de la mer depuis 2006, année de sa première enquête en la matière. « L’ingestion régulière de ces substances provoque le cancer de l’intestin, parfois la mort, continue-t-elle. Ce qui pose un sérieux problème de santé publique. » Mais, faute de statistiques, il est impossible de vérifier les cas d’empoisonnement dus aux substances telles que le borax ou le formol. Directeur du département sanitaire de Phnom Penh, Sok Sokun regrette qu’aucune étude n’ait été menée dans cette direction. Cela dit, la Ville, bien consciente de la situation, mène des campagnes d’information auprès des restaurateurs et des marchands depuis 2009. Déjà deux tiers des restaurants de Phnom Penh auraient cessé de recourir au borax, selon le fonctionnaire. Puisque « normalement, personne ne désire mourir », selon la formule de l’académicienne Chek Sotha, les raisons de la contamination alimentaire sont principalement fonction de l’ignorance et de la précarité des producteurs (lire ci-dessous). Peu éduqués, pauvres, la plupart des riziculteurs, pêcheurs ou maraîchers sont pieds et poings liés par la nécessité du rendement. « Ils n’ont souvent pas d’autre choix que de recourir à des produits toxiques », précise Keam Makarady. Par manque d’expérience ou par manque de moyens. Au marché de détail, personne ne souhaite témoigner. Seule une maraîchère du marché de gros – une « institution » qui trône sur des bouts de trottoirs de la capitale – accepte de répondre. Ici s’entassent des quantités astronomiques de légumes arrivés tout droit du Vietnam. A côté d’elle, des concombres d’une taille suspecte : « Ceux-là viennent de l’étranger, souffle-t-elle. Les légumes vietnamiens sont bourrés de toxiques, ce qui les rend plus beaux et plus frais après un long transport. » Le borax ? La vieille dame ne connaît pas… En revanche, comme tous ses pairs, elle a entendu des bruits de couloirs, et vu « des marchands mettre une substance qui ressemble à de la farine sur le fromage pour le blanchir. Je sais que c’est toxique. Moi, je ne mange que ce que je produis, sinon je tombe malade, c’est sûr ! »

570 kilos de borax saisis

Si l’enquête de Chek Sotha se révèle particulièrement alarmante, la chimiste tempère toutefois. Depuis sa première analyse en 2006, les quantités de produits toxiques trouvés dans les aliments auraient significativement diminué. Bien qu’aucune campagne de sensibilisation n’ait encore été menée par le gouvernement, des signes permettent un certain optimisme. « Depuis la publication des résultats, le CAMcontrol a saisi 570 kilos de borax à Phnom Penh », se réjouit la scientifique. Elle attend beaucoup de la nouvelle législation en préparation au Ministère de l’agriculture. « Il n’y a pas de raison que la situation ne s’améliore pas. L’éducation est l’ingrédient essentiel pour atteindre une utilisation intelligente des produits. » Car beaucoup de pesticides ne présentent pas de danger pour la santé tant que les quantités maximums légales sont respectées. D’où l’importance de la sensibilisation du public. D’ailleurs, face à l’ampleur du « désastre », le CEDAC organise depuis quelques années des petits ateliers de consommateurs. Quelques programmes de formation en agriculture existent, mais restent minoritaires dans un pays qui compte 77% de sa population dans les campagnes. « La solution doit venir des individus eux-mêmes, estime Keam Makarady. Il ne faut pas hésiter à créer des associations de consommateurs. Cela prend du temps, mais c’est déjà en train de naître au Cambodge. »


« Les agriculteurs manquent de formation et de capital »

Sur les douze millions de travailleurs ruraux que compte le Cambodge, le Farmer Natural Net (FNN) représente à peine 1,7% de la population paysanne. Mais l’influence de ce réseau d’associations agricoles, membre du mouvement international Via Campesina, s’étend de façon exponentielle. La coopération paysanne est très récente dans ce pays d’Asie du Sud-Est qui n’a ouvert ses frontières économiques qu’à la suite de la victoire de l’opposition royaliste en 1993. Résultat : engrais chimiques et pesticides sont apparus au royaume il y a quinze ans. Après un engouement généralisé autour de ces nouveaux outils, les paysans se sont confrontés à des investissements toujours plus lourds.

Depuis 1998, le FNN promeut la pratique d’une agriculture durable et exempte de produits chimiques, l’octroi de crédits d’investissement, la création de coopératives et assure la liaison entre les producteurs et les marchés. Aujourd’hui, le réseau comprend mille cent sept associations de paysans dans plus de mille villages. D’un point de vue national, cela représente un peu plus de quarante mille familles. Retour sur ces quinze dernières années avec Uon Sophal, président du FNN, et Pan Sopheap, directeur exécutif et coordinateur de la fédération. Agriculteurs, ils ont tous deux eu recours à des produits toxiques.

Comment expliquez-vous l’utilisation excessive des produits chimiques dans l’agriculture cambodgienne ?

Uon Sophal : Après la chute de Pol-Pot, nous héritions d’une économie planifiée. Aucun produit n’était importé. Travailler la terre se révélait assez difficile. Quand les pesticides et les engrais sont apparus sur le marché, c’était la fête. On se réjouissait de les utiliser parce qu’ils permettaient un meilleur rendement. Du coup, certains mettaient jusqu’à 300 kilos de produits sur un hectare, ce qui est astronomique.

On dit que les paysans ne savent pas ce qu’ils utilisent. Etait-ce votre cas ? U.S. : Oui. C’est bien le problème. Les étiquettes étaient en vietnamien, en thaï, parfois en anglais. On était à la merci des vendeurs du marché qui nous poussaient à la consommation. C’est toujours le cas pour la majorité des producteurs khmers. Partout, les paysans se plaignent, au Vietnam, en Thaïlande, en Malaisie…

Quels problèmes rencontrez-vous ?

U.S. : Premièrement, l’utilisation de ces produits n’est pas durable. Chaque année, on doit dépenser plus d’argent pour s’en procurer, vu qu’il faut en répandre chaque fois plus car la terre s’y habitue. Sans parler du fait que cela détruit complètement l’environnement. S’ajoute à cela que les récoltes contaminées se retrouvent en premier lieu dans les assiettes de ceux qui les produisent.

Vous-mêmes avez-déjà été malades ?

Pan Sopheap : Quand j’ai entendu parler des risques liés à l’utilisation de l’engrais chimique, je me suis souvenu du nombre de fois où j’avais été malade, sans savoir pourquoi. J’avais très souvent mal au ventre. U.S. : Aujourd’hui, je ne mange que des produits de la fédération. Si je ne connais pas la provenance d’un chou, je ne le mange pas. Pour l’anecdote, plusieurs familles se réservaient un bout de terre exempt de substances chimiques destiné à leur consommation courante, de peur d’attraper quelque chose.

Comment avez-vous réagi ?

U.S. : Grâce au travail de sensibilisation du Centre d’étude et de développement agricole cambodgien (CEDAC), nous avons pu réduire de moitié le recours à la chimie. Cela a influencé également des gens qui ne font pas partie du FNN. P.S. : Il est impossible de stopper complètement l’usage de produits chimiques à l’échelle nationale, mais le minimiser est déjà bien. Nous essayons d’apprendre aux membres à utiliser les ressources naturelles de leur communauté pour produire de l’engrais au lieu de fertilisants chimiques. La plupart sont complètement passés à une production biologique.

Quelle solution envisagez-vous pour que le Cambodge passe à une agriculture saine ?

U.S. : Les paysans n’ont que de petites terres, il suffit donc de former les exploitants. Ensuite, il faut mettre en place des systèmes d’irrigation efficaces sur les rizières afin d’intensifier la production et d’augmenter le revenu familial. Enfin, il faudrait des subventions du gouvernement et un mécanisme de crédits avec des taux d’intérêt très bas. Nous manquons de capital pour investir. P.S. : Il faudrait élever plus de vaches pour produire plus de purin. Le compost permettrait aussi d’améliorer la qualité des sols. Nous n’avons pas besoin de grand-chose, tant les surfaces sont petites.

Ne craignez-vous pas la venue de grosses exploitations agro-industrielles ?

U.S. : Pour l’instant, il n’y en a pas au Cambodge. La priorité du gouvernement devrait être très claire : que les petits producteurs puissent se nourrir correctement, sans être malades et sans dépenses excessives. Les possibilités d’exportation devraient venir seulement ensuite.


Demande croissante pour le « bio »

Il existe déjà une quinzaine de magasins dits « biologiques » à Phnom Penh*. Les onze arcades de l’ONG CEDAC vendent pour leur part la production du Farmer Natural Net (FNN), un réseau de paysans dont les cultures sont exemptes de produits chimiques. La fréquentation de ces échoppes bio croît à vue d’œil, même si elles sont encore minoritaires sur le marché. Mais la demande est telle qu’elle devient de plus en plus difficile à absorber, relève Pan Sopheap, du FNN.

Depuis un an, Sukun Thiri est une cliente régulière. Elle ne va plus du tout au marché traditionnel parce qu’elle a peur des substances chimiques. Etant de la province, la jeune femme a déjà surpris des agriculteurs utiliser des produits autour de sa maison. Elle se rend donc en ville pour acheter de la viande de porc et des légumes. « Je me sens rassurée maintenant. »

De son côté, Mala a découvert l’existence des magasins bio à la télévision. Elle les fréquente depuis l’ouverture du premier il y a deux ans. Elle apprécie particulièrement le goût des aliments. « La viande du marché n’est pas bonne. Ici, le goût est très différent. C’est rassurant. » Du coup, elle en parle partout autour d’elle. De plus en plus de monde vient au magasin. « Les légumes partent très vite, il faut venir tôt », sourit-elle.

Reste que les produits biologiques sont encore loin d’être accessibles à toutes les bourses. Le prix du kilo de riz est plus cher qu’au marché : 1 dollar au CEDAC, quand il n’est que de quelques dizaines de cents dans la rue.

Pauline Cancela

*Le terme « biologique » est à prendre avec précaution. A ce jour, il n’existe aucune instance de contrôle et de certification biologique au Cambodge.

En Quête d’Ailleurs

Une association visant à mieux faire connaître les pays éloignés politiquement, socialement et culturellement, grâce au partenariat journalistique entre des médias suisses et des médias de ces pays. Membres d’eqda : la RTS, la FCJ, la Fondation Hirondelle, Décibel et les RRR.

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