Gabon : les crimes rituels ouvertement dénoncés

Syfia
22 mai 07 - Des crimes rituels particulièrement horribles endeuillent régulièrement des familles au Gabon. Une association de parents de victimes brise la loi du silence pour mettre fin à l’impunité.

Isaac’s de Bilanga et Étienne Tassé/Syfia, Gabon - Plus d’un mois après les faits, l’émotion est encore vive à Libreville, la capitale gabonaise. "Trop c’est trop ! Il faut que les auteurs de ces crimes soient punis. Ce qui est arrivé aux deux personnes tuées n’est que le début du ras-le-bol populaire", martèle Jean-Elvis Ebang Ondo, président de l’Association gabonaise de lutte contre les crimes rituels (ALCR), tout en regrettant la mise à mort des deux présumés coupables.

En avril dernier, le corps atrocement mutilé d’un garçonnet de trois ans, vidé de son sang, était retrouvé au pied de son immeuble. Les présumés bourreaux ont été lynchés par la foule en furie. Pour cette dernière, il ne faisait aucun doute que l’enfant avait été victime d’un crime rituel. Ce genre de meurtre se caractérise par le prélèvement de certains organes (sexe, yeux, oreilles) destinés aux fétiches dans le but d’acquérir puissance et pouvoir.

Des corps ainsi mutilés sont régulièrement retrouvés sur le front de mer de Libreville. L’ALCR estime que le Gabon enregistre en moyenne deux crimes rituels par an. En mars 2005, les corps d’Éric (12 ans) et d’Ibrahim, un de ses camarades, avaient été découverts sur une plage de la capitale, amputés de leurs sexes et de leurs langues. Deux semaines plus tard, leurs pères, Jean-Elvis Ebang Ondo et Boubacar Garba, avaient organisé une marche de protestation, dénonçant pour la première fois publiquement ces crimes odieux.

Ils ont depuis créé l’ALCR. L’association, avec le soutien de bailleurs étrangers, a organisé en février dernier "La journée gabonaise contre les crimes rituels" et en avril une conférence avec l’Université de Libreville. "Le combat est engagé, nous ne baisserons pas les bras jusqu’à ce que les coupables soient châtiés", martèle Boubacar Garba, le vice-président. "Cette conférence a eu le mérite de briser le mur de silence entourant ces pratiques", reconnaît le père Paul Mba Abessole, ministre des Droits de l’homme.

Sacrifices humains

Le phénomène ne date pas d’hier et dépasse les frontières du Gabon. Selon des études de Michel Fromaget, président du département de Psychologie de l’Université de Libreville de 1981 à 1983, il existe chez certaines tribus, "un culte de sorciers, avec des sacrifices humains et du cannibalisme, dont le but final est magique, en vue de l’acquisition des pouvoirs surnaturels." Selon l’ethnologue espagnol Manuel Novoa, auteur de recherches sur le cannibalisme en Guinée Equatoriale, "manger de la chair humaine était une tradition chez les guerriers de l’ethnie Fang qui habite la Guinée Equatoriale, le Nigeria le Gabon et le Cameroun. Quand ils conquéraient de nouveaux territoires, ces guerriers mangeaient les organes de leurs victimes en vue d’absorber leur jeunesse et leur vitalité".

Anthropologue à l’Université Omar Bongo de Libreville, Bernadin Minko Mvé cite le cas de Mba Ntem (actuellement en prison), tradipraticien et gourou d’une secte animiste cannibale qui, en 1986, avait décrit devant le tribunal comment lui et ses fidèles assassinaient et mangeaient les organes de leurs victimes. "Malgré ces révélations, le phénomène n’a pas cessé. Bien au contraire, il a même pris des proportions inquiétantes", ajoute l’anthropologue. Cette pratique s’est, selon lui, amplifiée depuis que le multipartisme, instauré dans les années 90, a exacerbé la concurrence politique. À l’en croire, "ce n’est plus un secret pour les Gabonais que ce sont les personnalités politiques et de la haute société qui recourent à ce genre de pratiques pour se hisser ou se maintenir dans les hautes sphères de l’État ". Une accusation très grave qui fait réagir Dieudonné Pambo, ministre de la Décentralisation : "Dans la majorité des cas, dit-il, les accusateurs n’apportent pas les preuves de leurs allégations."

Impunité ?

Selon M. Essono, le père de la petite victime d’avril dernier, de tels crimes se multiplient à cause de l’impunité dont jouiraient leurs auteurs. "Nous nous sommes fait justice. Peut-être que cela interpellera les autorités de ce pays", espère-t-il, très meurtri. Ludovic Itsogui, frère d’une victime dont le corps mutilé a été retrouvé en juillet 2006, ne croit pas davantage en la justice de son pays. Bien qu’il ait saisi le tribunal, ni le meurtrier, appréhendé par la gendarmerie de Tchibanga (environ 500 km au sud-est de Libreville), ni le commanditaire, un influent député, selon lui, n’auraient été poursuivis. Yves Roger Nzue Assoumou, dénonce, lui aussi, l’absence de poursuites à l’encontre d’un politicien qu’il connaît bien, mais dont il ne peut citer le nom craignant pour sa vie, désigné comme l’instigateur de l’assassinat de son grand frère mort en 2004, par le meurtrier lors de l’enquête préliminaire.

Pourtant, les auteurs de crimes sont au Gabon passibles de la peine de mort. Quant à ceux qui se livrent au trafic de restes ou d’ossements humains ou se livrent à des pratiques de sorcellerie, ils encourent des peines de deux à cinq ans de prison et une amende de 50 000 à 200 000 Fcfa (entre 75 et 300 €). La loi prévoit par ailleurs que "tout acte d’anthropophagie, toute cession de chair humaine à titre onéreux ou gratuit faite dans le même but, sera puni de la réclusion criminelle à temps (de plusieurs années, Ndlr)". Face aux difficultés actuelles à rendre justice dans ce genre d’affaire, Jean Bedel Moussodou, juriste, ne désespère pas : "La seule difficulté, c’est que les principaux instigateurs sont des hommes politiques encore en fonction. Mais la justice finira par les rattraper. Ce n’est qu’une question de temps".

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