"Khwaindo Tolana", premier conseil tribal exlusivement féminin au Pakistan

11 juillet 13

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Des militantes fondent une "jirga" afin de lutter pour les droits de la femme.

Comme des milliers d’adolescentes pakistanaises de familles pauvres, Tahira a été mariée contre son gré à l’âge de 12 ans. Quatre ans plus tard, son mari, après de nombreux mauvais traitements, lui a jeté de l’acide au visage et sur le "haut du corps", raconte sa mère Jan Bano. Le visage fondu, le corps brûlé, Tahira est passée de vie à trépas après deux semaines d’agonie, isolée, dans une chambre, raconte la mère qui gravit avec difficulté, la douleur s’ajoutant à son diabète, la colline abrupte du village pour se recueillir sur la tombe de sa fille.

Après l’attaque, la famille miséreuse de Tahira s’est précipitée à la police, mais les officiers n’ont rien fait. L’aîné des frères a ensuite contacté un responsable au gouvernement, mais le mari de Tahira, Subha Khan, l’a menacé de représailles s’il ne taisait pas l’affaire. Désespérée, la famille s’est adressée à la "jirga" locale, une assemblée des chefs tribaux qui fait régner le droit coutumier dans la région. En vain ! En guise de compensation, les anciens ont même suggéré de marier un des frères de Tahira à une soeur de Subha…

La mère de Tahira a alors entendu parler d’un nouveau groupe de militantes féministes ayant fondé une jirga composée uniquement de femmes à Saidu Sharif, cité voisine de Mingora, première ville de la vallée de Swat. "Nous en avons assez de ces jirgas masculines qui prennent toujours des décisions en faveur des hommes et qui sacrifient des femmes pour camoufler leurs propres erreurs", tance Tabbassum Adnan, jeune cheffe de cette jirga originale composée de 25 membres. "Nous ne pouvons plus laisser les femmes à la merci des jirgas masculines", ajoute-t-elle dans le modeste local de sa jirga baptisée "Khwaindo Tolana", le "groupe des soeurs" en pachto, principale langue du nord-ouest pakistanais.

Cette assemblée unique au Pakistan est née en mars dans la foulée d’un programme pour le développement des femmes mené par une ONG locale. "L’enthousiasme des femmes nous a motivées à créer une jirga distincte afin de lutter pour nos droits", résume Mme Adnan. Et les efforts n’ont pas été vains. La jirga a organisé des manifestations en soutien à la famille de Tahira. Elle a même persuadé la police locale d’ouvrir une enquête criminelle contre son ex-mari, qui a pris la poudre d’escampette. Pourtant, sans surprise, les hommes ne semblent pas prêts à reconnaître ce cercle qui défie leur autorité. A mots couverts, certains jugent "ridicule" l’idée même d’une jirga féminine.

La "Khwaindo Tolana" a déjà aidé une dizaine de femmes et tenté d’établir des ponts avec les jirgas traditionnelles, masculines. Mais l’intégration de femmes aux cercles fermés des jirgas est tout simplement "impossible", rétorque Ahmad Shah, porte-parole de la principale assemblée tribale à Swat.

Pour l’avocate Saima Anwar, première femme à avoir jamais pratiqué le droit dans la vallée de Swat, la jirga "Khwaindo Tolana" est tout de même un pas crucial pour défendre sur place les droits des femmes. "Cette jirga est un effort louable qui aidera les femmes à se battre pour leurs droits au-delà de la peur et de l’obstruction des hommes", assure-t-elle.

Dans la campagne pakistanaise, la discrimination envers les femmes demeure bien ancrée, notamment dans la vallée de Swat (nord-ouest). C’est dans cette région somptueuse nichée au creux des montagnes que Malala Yousufzaï, une adolescente qui militait pour le droit des filles à l’éducation, a été la cible d’une tentative d’assassinat des talibans en octobre dernier.

Blessée d’une balle dans la tête, elle a survécu. Devenue une icône, classée parmi les cent personnalités les plus influentes de la planète par le magazine américain Time, Malala s’adressera à l’ONU le 12 juillet à l’occasion de son 16e anniversaire.

De 2007 à 2009, les talibans pakistanais avaient pris le contrôle de cette vallée à la beauté jadis célébrée par les touristes et y avaient imposé leur régime. Les "barbus" avaient empêché les filles de se rendre à l’école, incendié des salles de classe et forcé des femmes à ne sortir de chez elles qu’accompagnées par un homme de la famille. L’armée pakistanaise a ensuite repris le contrôle de la vallée, mais de vieilles coutumes locales solidement enracinées dans cette société conservatrice font que les femmes sont encore considérées comme des citoyennes de "second rang".

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