L’énigme Falun Gong

Daniel Wermus - InfoSud
28 septembre 01 - Depuis 1992, cette voie secrète d’essence bouddhiste et taoïste s’est « démocrati-sée » auprès des masses et sur internet. Après l’avoir encouragée, le régime chinois la persécute massivement depuis deux ans, ce qui l’a fait connaître en Occident. Sans l’avoir cherché, Falun Gong est devenu le symbole de la résistance à la dicta-ture. Délire ésotérique, ou déferlante non violente pour l’éveil de l’humanité ? Ren-contre avec des pratiquants ordinaires…

En mars 1995, l’ambassade chinoise à Paris invite son personnel, les ressortissants et les amis de la Chine à rencontrer un « grand maître de qigong (1) » de passage en France : un certain Li Hongzhi. Alain Tong, restaurateur dans la banlieue, s’y rend. Fasciné par la pré-sentation du maître, il se met à pratiquer les exercices gracieux du Falun Gong, imité par des dizaines de compatriotes, puis des Français.

Le 4 septembre 1998, le même maître expose la « Loi de Bouddha » à Genève, dans la Salle des Assemblées de l’ONU, devant 1200 personnes… à l’invitation des fonctionnaires chinois du Palais des Nations. Pékin encourageait alors la pratique du qigong parce qu’elle améliorait la santé des masses et lui valait un prestige à l’étranger. Le Falun Gong, apparu en 1992, a reçu plusieurs médail-les officielles. Début 1999, il était encore salué par la Commission nationale des sports, qui estimait que 100 millions de pratiquants économisaient 100 milliards de yuan en frais de maladie (2).

Pourquoi subitement, dès juillet 1999, cette répression féroce contre des milliers de femmes, retraités, enfants, ouvriers ou intellectuels accusés de pratiquer un « culte hérétique qui contrôle l’esprit des individus » ? Bilan à ce jour : plus de 300 morts, 50’000 internés dans des goulags, 1000 « transformés » dans des asiles psychiatriques, tortures systématiques, viols, licenciements, délation, expulsions d’écoles et de logement, amendes astronomiques… Que s’est-il passé ? Dès 1996, énervés par le nombre exponentiel de Chinois adoptant l’art de vivre peu matérialiste de Li Hongzhi, certains durs du régime avaient commencé à multi-plier les tracasseries. Le 25 avril 1999, après une provocation policière, 10’000 personnes viennent « faire appel » - une pratique normalement autorisée par la loi – devant le siège du pouvoir à Pékin. Trois mois après, le mouvement est interdit et la chasse à l’homme se dé-chaîne.

« Le succès du Falun Gong – de bouche à oreille – a été très rapide. De nombreux cadres du partis le pratiquaient aussi. Les autorités ont eu peur d’un complot. En fait, c’est absurde, le pouvoir ne nous intéresse pas, il s’agit seulement de chercher le sens de la vie et de s’améliorer soi-même », explique Erping Zhang, porte-parole du mouvement à New York, où est exilé Li Hongzhi. « Ne dites pas mouvement, corrige-t-il : nous n’avons pas de temple, de rituels, de bureaux, d’inscription, de cotisations. Chacun applique librement dans sa vie nos trois principes – vérité-bienveillance-tolérance ». Zhang, psychologue et consultant en marketing, a payé de sa poche son voyage à Genève pour défendre, ce printemps, la cause du Falun Gong devant la Commission des droits de l’homme de l’ONU, tout comme les 1500 pratiquants venus du monde entier faire la démons-tration pacifique des exercices devant le Palais des Nations. Le « mouvement spirituel » a dû apprendre, non sans maladresse, les relations publiques et les joutes internationales. L’absence de hiérarchie (le maître évite les apparitions publiques et ne donne aucun ordre) et l’organisation improvisée sont compensés par un excellent échange d’informations sur internet.

En juin 1989, Pékin avait écrasé les étudiants contestataires en quelques jours. Maintenant, depuis deux ans, elle pourchasse des gens qui méditent… et plus on en arrête, plus il en surgit ! Chaque jour des dizaines se jettent ainsi dans la gueule du loup, sur la Place Tienanmen à Pékin, pour « dire la vérité ». Wang Xiang He, devenue néerlandaise, remue ciel et terre pour obtenir la libération des siens : « Ma mère, âgée de 85 ans, avec ma nièce de 14 ans, mes deux frères et sa belle-sœur, est allée témoigner sur la place en décembre. Un policier l’a interpellée : « Que viens-tu faire ? » Elle n’a pas bronché. Il a ordonné : « Répète après moi : Falun Gong est diabolique ! ». Ma mère a répondu « Falun Gong est bon ! » en dérou-lant une banderole. Tout le monde a été sauvagement tabassé et embarqué ».

S’agit-il de dangereux illuminés, comme l’affirme le régime ? Ou d’une déferlante non vio-lente contre l’injustice, comparable aux premiers chrétiens, aux mouvements de Gandhi ou Martin Luther King ? En tout cas, l’usage des termes « secte, gourou, adeptes », repris par certains médias occi-dentaux, fait le jeu de Pékin. Dans leur guerre psychologique contre Falun Gong, les Chinois savent que le mot secte fait tilt en Occident : une arme fatale qui discrédite automatique-ment. Pourtant, l’image de fanatiques superstitieux ne colle pas, affirme le sinologue David Ownby, professeur d’histoire à Montréal, dans un article du New York Times intitulé « La Chine en guerre contre elle-même »(3) : « La plupart des pratiquants chinois que j’ai ren-contrés en Amérique du Nord ont l’air jeune et très éduqués – souvent dans les sciences exactes ». Le message de M. Li, ajoute-t-il, est à la fois traditionnel et scientifique : « Il insiste sur le fait que vérité-bienveillance-tolérance sont les qualités physiques de l’Univers ». Une thèse comparable à celle du physicien français Jean Charon.

« Falun Gong a gagné les cœurs de millions de gens ayant perdu la foi dans un commu-nisme éculé qui prône le capitalisme », ajoute Danny Schechter, journaliste et réalisateur étasunien, auteur du livre Falun Gong’s Challenge to China. Homme de gauche militant pour les droits de l’homme, Schechter estime que les médias occidentaux ont d’abord traité le phénomène comme un ovni et observé un silence gêné face à des « abus horribles contre des gens qui n’ont commis aucun crime ». Aujourd’hui le ton a changé, et les milieux des droits de l’homme se mobilisent.

L’immolation par le feu de cinq personnes fin janvier à Pékin était encore une tragique mise en scène de la police, filmée par un caméraman dans le coup, selon Schechter. L’agence Chine nouvelle l’a annoncée en quelques minutes (au lieu des longues heures de censure habituelle), et en anglais. Le correspondant du Washington Post a enquêté à Kaifeng, la ville de la femme décédée : une entraîneuse de bar dépressive que personne n’a jamais vu prati-quer le Falun Gong. Autre fait troublant : les victimes, bien qu’opérées à la trachée, auraient répondu le jour même aux journalistes chinois, déclarant « renier la secte ». Enfin, Li Hong-zhi interdit explicitement la contrainte, le meurtre et le suicide.

L’affaire est devenue un enjeu de la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis. Pékin se débat dans la corruption et les réformes économiques qui créent des millions de chômeurs. Au sommet du Parti, la tendance dure du président Jiang Zemin l’a emporté de peu, en dési-gnant le nouvel ennemi public pour faire taire les dissensions - on sait que le premier minis-tre Zhu Rongji est favorable au dialogue. Washington redoute l’invasion économique qui résultera de l’adhésion chinoise à l’Organisation mondiale du commerce… et fait pression sur le géant asiatique au nom des droits de l’homme. Le grand maître spirituel est-il utilisé dans ce bras de fer géostratégique ? Zhang sourit : « L’opinion, les médias et les politiciens étasuniens de tous bords nous sont globalement favorables… mais nous ne sommes pour ou contre personne. Nous voulons seulement que la Chine nous laisse pratiquer en paix ! »

Lao Tseu l’a dit…

Lao Tseu disait : « Quand l’homme de niveau élevé entend parler de la Voie (Tao), il l’applique avec zèle. L’homme moyen l’applique de temps à autres. L’homme ordinaire éclate de rire. S’il ne riait pas, la Voie ne serait plus la Voie ». Li Hongzhi, le fondateur du Falun Gong, aime citer cette phrase. La controverse très virulente autour de son enseignement lui donnerait-elle raison ? « Dans un bel élan de pensée unique en France, les médias de tous bords ont qualifié de « secte » le Falun Gong. Avant même d’instruire le procès, la peste était déclarée et le jugement rendu », affirme l’écrivain Suzanne Bernard, grande connaisseuse de la Chine. Il est vrai que des éléments tirés hors contexte des livres de Li Hongzhi peuvent faire sou-rire ou bondir : extra-terrestres, lévitation, retour des règles après la ménopause, troisième œil, réincarnation, possession, civilisations préhistoriques. « C’est oublier que ces phénomè-nes inexpliqués sont étudiés aussi par les scientifiques. L’histoire de la science abonde de théories jugées farfelues qui sont devenu des évidences, ou au contraire de certitudes qui font rire aujourd’hui », estime Jean-Pierre Marville, un mathématicien lausannois de 54 ans qui a adopté le Falun Gong il y a cinq ans après diverses démarches spirituelles. Certains ont tiqué sur la « morale conservatrice » du maître, qui dénonce la pornographie, les relations extraconjugales, l’homosexualité, l’avortement, le rock, l’art moderne… D’autres au contraire voient dans le Falun Gong une réponse du cœur aux problèmes de l’humanité : on y apprend à se détacher de l’égoïsme, de la course au profit, de la violence. Li Hongzhi a toujours nié avoir annoncé la fin du monde ou interdit à ses disciples d’utiliser la médecine ; Pékin affirme au contraire que 1400 personnes seraient mortes pour avoir refusé des soins.

Les pratiquants européens que nous avons rencontrés sont plutôt du genre moderne et branché. Alexis Genin, un jeune neurobiologiste parisien qui mène des recherches pointues sur la mémoire, voit dans le Falun Gong une « autre forme de science dont on peut vérifier les effets (4) », même si la science occidentale ne peut encore les expliquer.

« Ce qui a été décisif pour moi : tout est gratuit, y compris les livres de Li Hongzhi sur inter-net. Personne n’est payé. Et personne ne vous contrôle. Chacun avance à son rythme, sans prosternation ni dévotion », précise Eliane, institutrice genevoise à la retraite. Le maître ? Il vit modestement dans la banlieue new-yorkaise. Avec les droits sur ses livres vendus en librairie, précisent ses disciples. Certes, le livre principal Zhuan Falun enseigne pour l’essentiel l’art d’être altruiste, désinté-ressé et détaché ; il contient pourtant des passages qui heurtent de nombreux Occidentaux. Li Hongzhi exige des pratiquants une discipline sévère dans leur « cultivation » (travail sur soi) ; et notamment de ne plus pratiquer d’autre méthode : « Si vous mettez vos pieds sur deux bateaux, vous n’obtiendrez rien ».

Les officiels chinois tentent de convaincre les autorités et les milieux anti-sectes européens des graves dangers du Falun Gong. Dans la plupart des pays, la réaction a été plutôt fraî-che. Sans se prononcer sur le mouvement, des spécialistes comme le Suisse Jean-François Mayer estiment que le mot secte est avant tout un moyen d’ostraciser. L’avocat genevois François Bellanger, qui dirige un observatoire sur les nouveaux mouvements spirituels, ne voir rien de problématique dans le comportement du groupe. Pour l’Italien Massimo Introvi-gne (Centre d’études sur les nouvelles religions, Turin), il s’agit d’un « yoga chinois » victime malgré lui d’un problème de survie du régime.

En France, le mouvement ne figure pas dans la liste officielle des 160 sectes. Alain Vivien, président de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MILS), confirme que l’Association Falun Gong France « n’a jamais commis d’infraction ni fait l’objet d’une plainte ». Dans ces conditions, elle n’a rien à craindre de la loi anti-secte adoptée fin mai par l’Assemblée nationale. Il se défend d’avoir été courtisé par Pékin : « J’ai été invité là-bas l’hiver passé pour un colloque sur le sectarisme par les Nations Unies, comme simple obser-vateur. Je n’y ai fait aucune déclaration. Mais par ailleurs nous avons eu l’occasion de dire que la répression violente n’est pas une solution face à une opposition de cette nature ». La France condamne officiellement cette répression, comme l’a précisé le ministre des affaires étrangères Hubert Védrine. Sur leur site www.faluninfo.net, les pratiquants additionnent les soutiens officiels : plus de 500 villes et Etats américains ont émis des distinctions mention-nant les qualités positives du Falun Gong. De nombreux parlementaires et ministres (les plus « militants » sont canadiens, anglais ou suédois) interviennent en sa faveur auprès des auto-rités chinoises. Sans résultat d’ailleurs…

Malgré tout, agacés par le langage un peu hermétique des pratiquants chinois - et leurs tra-ductions maladroites en français : "Clarifiez la vérité intégralement, ayez la pensée droite pour éliminer la perversité, apportez le salut aux êtres, préservez résolument la Loi" - cer-tains médias (AFP, Libération, le Monde) ont maintenu l’étiquette « secte », parfois contre l’avis de leurs collaborateurs. Après avoir été ébranlé par des articles très négatifs, Jean-Pierre Marville prend les choses avec détachement : « C’est normal : les principes du Falun Gong demandent une connais-sance approfondie pour être compris, tout comme les traditions chrétiennes. De tout temps, les voies authentiques ont été inconfortables pour celui qui s’y engage ». Les doctrines tibé-taines sont tout aussi insolites pour un Occidental, mais le Dalaï Lama jouit maintenant d’un grand respect dans l’opinion publique. Dans les pays anglo-saxons, de plus en plus de voix affirment maintenant que le Falun Gong est devenu un « symbole de liberté », comme le rabbin David Saperstein, ex-président de la Commission pour les libertés religieuses aux Etats-Unis. Idem en Europe du Nord, où on mentionnait Li Hongzhi parmi les candidats les plus sérieux pour le Prix Nobel de la paix 2001. InfoSud/Daniel Wermus

Le Falun Gong en deux mots

Le Falun Gong, ou Falun Dafa, se présente comme une méthode d’essence bouddhiste et taoïste, mais sans forme religieuse. Transmise secrètement de maître à disciple depuis des millénaires, elle a été rendue accessible au grand public et adaptée au monde entier par Li Hongzhi, 50 ans, fils d’un couple de médecins de la région de Changchun et ancien fonc-tionnaire d’un office céréalier. Li affirme avoir reçu l’enseignement de plus de 20 maîtres dès l’âge de 4 ans. Pour le reste, il reste très discret sur sa vie personnelle. On sait seulement qu’il vit avec sa femme et sa fille et qu’il a choisi de ne pas faire d’études universitaires. La méthode vise le bien-être physique, mental et spirituel. Elle comprend une série de cinq exercices destinés à débloquer les méridiens, purifier le corps et accroître la concentration. On les pratique chez soi ou en groupe, à sa guise. D’autre part, on « cultive » ses qualités morales dans les épreuves de la vie quotidienne, autant de moyens de « rembourser » le karma accumulé par ses fautes dans les vies passées. Ces principes sont expliqués en lan-gage simple dans le livre Zhuan Falun. Peu à peu, la méthode transforme l’individu, le débarrasse spontanément de mauvaises ha-bitudes (alcool, tabac, drogue, violence, égoïsme, peur…). La pratique met en œuvre un Falun (Roue de la Loi) dans le bas-ventre, une sorte d’énergie intérieure qui réajuste le corps en le reliant à l’Univers. Le but n’est pas d’éliminer les maladies (si on y pense trop, ça ne marche pas, disent les pratiquants), mais d’élever sa conscience pour parvenir à l’éveil et « retourner à l’origine » (retrouver son vrai moi), guidé par trois principes : Zhen (vérité, au-thenticité), Shan (compassion, bienveillance) et Ren (patience, tolérance, endurance). Sans parler forcément de « guérisons » spectaculaires, tous les pratiquants affirment avoir des relations nettement meilleures avec eux-mêmes, leur famille et leur milieu de travail.

D.W.

Qi (énergie, souffle vital), gong (méthode, exercice). De multiples méthodes de qigong, pratiques corporelles et méditation d’origine taoïste se sont propagées dans les parcs depuis la Révolution culturelle. 2 Cité par US News and World Report du 22 février 1999 3 15 février 2001 4 Enquête réalisée en 1998 par des chercheurs de dix instituts médicaux à Pékin sur 12’000 pratiquants de Falun Gong : http://clearwisdom.net/eng/science_eng/survey98_1eng.htm

Infos :
- Association suisse de Falun Gong, cp 33, CH-1211 Genève 24. Tél. 022 343 33 40 ou 311 99 00. E-mail : bp_qi@tiscalinet.ch

Internet : Information générale : www.faluninfo.net ou http://clearharmony.net Point de vue officiel chinois : www.amb-chine.fr (français) Etude du professeur Barend ter Haar (Institut de sinologie de Leiden/NL) : www.let.leidenuniv.nl/bth/falun.htm (anglais) Center for Studies of new Religions (CESNUR, Turin) : www.cesnur.org (anglais/italien) Sectes et Cie : www.religioustolerance.org (anglais) Conférence du sinologue David Ownby : www.ruf.rice.edu/ tnchina/ (anglais)

Livres :
- Li Hongzhi, Falun Gong – la voie de l’accomplissement, éd. Favre, Lausanne, 1999 (ou-vrage introductif)
- Li Hongzhi, Zhuan Falun, éd. Trédaniel, Paris, 1999 (ouvrage principal)
- Danny Schechter : Falun Gong’s Challenge to China – Spiritual Practice or ‘Evil Cult’ ?, Akashic Books, New York, 2001 réédition (enquête journalistique indépendante)
- Harry Wu, Danse pas avec la Chine, éd. indigène, Montpellier, 2000 (le regard du Soljenitsyne chinois)

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