Les USA refusent l’ONU dans leurs prisons en Irak

InfoSud
Manfred Nowak. Photo Humberto Salgado
15 mars 08 - Le rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, Manfred Nowak, a demandé de visiter les prisons en Irak. Bagdad lui a ouvert les portes pour octobre, mais les Etats-Unis refusent qu’il se rende sur leurs lieux de détention sur place.

Propos recueillis par Carole Vann et Claire Doole / InfoSud - Dans son dernier rapport présenté en mars lors de la 7ème session du Conseil des droits de l’homme à Genève, le rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, Manfred Nowak, s’est dit déçu des Etats-Unis : l’accès aux lieux de détention tenus par l’administration Bush en Irak lui est pour l’instant refusé. Dans une interview à Tribune des droits humains, il affirme qu’une visite pourrait pourtant permettre de faire le point sur les abus qui ont eu lieu à Abu Ghraib et dans d’autres centres de détention.

Comment réagissez-vous au fait que les Etats-Unis refusent de vous laisser visiter leurs prisons en Irak ?

J’en suis fort surpris. Je me serais attendu au contraire puisque le gouvernement de Bagdad m’a invité à visiter ses lieux de détention.

Au vu des nombreux abus rapportés en 2004 sur Abu Ghraib et dans d’autres lieux de détention, les Etats-Unis n’auraient-ils pas tout intérêt à vous laisser entrer dans leurs prisons ?

Certainement ! D’autant que j’ai reçu plusieurs rapports crédibles qui affirment que les conditions de détention se sont améliorées. Cela leur permettrait de montrer que les choses ont effectivement changé depuis 2004.

La Grande Bretagne vous ouvre pourtant les portes dans ses lieux de détention en Irak. . Il faut dire qu’il ne reste qu’une poignée de détenus dans les geôles britanniques en Irak. Depuis ma dernière visite en octobre, ils ont d’ailleurs dû tous les libérer quand ils se sont retirés de Basra au Sud du pays. Tandis que les Etats-Unis ont plusieurs milliers de détenus. L’enjeu n’est pas le même…

Les Américains invoquent le fait que leurs prisons ne sont pas soumises au droit international durant les conflits armés. Donc, ces visites ne seraient pas de mon ressort. Seul le CICR – dont les rapports sont confidentiels, contrairement aux miens – est autorisé à visiter leurs lieux de détention. Mais moi-même et beaucoup d’autres experts de l’ONU ne sommes pas d’accord avec cette interprétation du droit international.

Si vous ne pouvez pas visiter les lieux de détention sous contrôle américain, vous rendrez-vous quand même en Irak ?

Ce serait beaucoup plus satisfaisant si je pouvais avoir une vue d’ensemble des lieux de détention sur place, et si je pouvais établir les critères selon lesquels on peut transférer des détenus des lieux de détention américains vers des prisons irakiennes.

Votre avis sur le veto que le président Bush a mis sur la législation proposée par le Congrès pour interdire que la CIA pratique la méthode de la « baignoire » - qui consiste à étouffer le prisonnier par la noyade – dans les interrogatoires ?

Je suis très surpris que le président Bush se soit montré clairement en faveur de cette technique, cela malgré les critiques de toutes parts et malgré que la CIA ait reconnu qu’il s’agissait de torture. Je pense que le gouvernement américain veut s’en tenir à des positions de principe, celles-là mêmes qu’il avait au début de cette soi-disant guerre contre le terrorisme. Renier cette position maintenant reviendrait à reconnaître implicitement qu’il a fait une erreur par le passé.

Vous avez visité le Sri Lanka l’année passée. La torture y est-elle généralisée ?

Elle est systématique dans les opérations de contre-terrorisme. La majorité des Tigres tamouls arrêtés disent avoir été victimes de torture et de mauvais traitements infligés par la police ou l’armée. J’ai été choqué par la brutalité de certaines méthodes, telles que brûler le corps au fer chaud ou suspendre le prisonnier par les pouces. C’est la première fois que j’entendais parler de telles méthodes.

Quelles recommandations avez-vous adressées au gouvernement sri-lankais ?

Sous l’Etat d’urgence, la plupart des garde-fous contre la torture ne sont pas appliqués. Les gens peuvent être gardés jusqu’à une année dans des postes de police dans des conditions inhumaines. Ces dispositions d’urgence doivent être impérativement modifiées afin que ces prisonniers puissent être jugés et que leurs allégations de torture puissent être entendues

Nul besoin de toucher pour torturer

Depuis quelques années, une remise en cause de la notion de torture est invoquée par certains Etats au nom de la « guerre contre la terreur ». Mais y a-t-il place à la nuance lorsqu’il s’agit de torture ? Sylvain Savolainen / Infosud

« Toutes sortes de nouvelles techniques émergent malheureusement, affirme Eric Sottas, le Secrétaire général de l’Organisation mondiale conte la torture (OMCT). Mais ce qui est surtout préoccupant, notamment dans nos pays occidentaux et aux Etats-Unis, c’est de chercher à déterminer jusqu’où va la torture, c’est-à-dire dire tout traitement cruel, inhumain ou dégradant. »

Pratique emblématique, celle dite de « la planche à eau » : provoquer la suffocation de la personne en l’immergeant dans l’eau, dans des excréments ou du vomis ; ou en lui versant du liquide sans discontinu sur la bouche maintenue ouverte par un torchon entre les dents. Une pratique tolérée par les Etats-Unis qui invoquent le fait que l’élément de douleur n’est pas suffisamment important pour qualifier la pratique de torture.

Eric Sottas rappelle que « le manque de douleur physique ne peut jamais être un facteur de tolérance selon le Pacte international des droits civils et politiques de l’ONU. L’interdiction demeure la même. Dans tous les cas, il y a une prohibition absolue quelles que soient les circonstances. »

Nul besoin de violenter physiquement ni même de toucher pour torturer. « Une femme et sa fillette avaient été arrêtées, se souvient M. Sottas. Séparées, la mère entendait des hurlements dans une pièce parallèle. On l’informait que c’était sa fille qui était violée. La mère a craqué. En fait, il s’agissait d’un enregistrement ; la fillette n’avait pas été abusée. » Si ni la mère ni la fillette n’ont été frappées, une souffrance psychique extrêmement violente a cependant été infligée à la mère.

Différentes méthodes sont aujourd’hui combinées pour provoquer la perte de l’intégrité et du contrôle de soi. Si depuis le Moyen-Age, peu de méthodes sont « novatrices » sur le plan physique, la « sophistication » aujourd’hui est plus d’ordre psychique. La privation sensorielle est de celle-là : enfermer longuement une personne dans un cube sans le moindre bruit, sans lumière, sans odeur, sous une température constante implique une perte de repère et de notion du temps.

« L’implication des médecins est de plus en plus courante pour veiller à ce que la personne ne meurt pas, mais surtout afin d’identifier ses points faibles physiques ou psychologiques » souligne le Secrétaire général de l’OMCT. Si un individu résiste fortement à la torture physique, un abus sexuel ou l’humiliation peut le faire craquer. La prison d’Abu Ghraib en est un exemple : une mise en scène sexuelle utilisant des chiens venant lécher la personne nue, dans le but de démolir l’image qu’un musulman a de lui-même.

Sylvain Savolainen/InfoSud

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