Medair est la seule ONG chrétienne acceptée par les Talibans

Carole Vann - InfoSud
8 janvier 04 - Composée de personnel chrétien, l’organisation travaille en priorité auprès des musulmans. Pour lutter contre l’instrumentalisation de la religion à la manière de Bush, explique le fondateur Erik Volkmar qui se retire après 15 ans d’engagement. Interview.

Chrétiens oui, prosélytes non. Pourtant MEDAIR, fondée en 1988 à Ecublens, se fait un point d’honneur de travailler dans les pays musulmans. « Pas pour répandre l’évangile, précise le fondateur Erik Volkmar qui se dit choqué par l’exploitation des références bibliques par le président Bush. Mais pour combattre le fossé religieux entre les communautés. » L’organisation s’est spécialisée dans l’aide humanitaire aux victimes de crises telles que conflits armés ou catastrophes naturelles dans une vingtaine de pays. Elle est la première ONG de Suisse à s’être dotée en 2001 d’une certification ISO 9001. Normalement utilisée pour le secteur industriel, cette norme confirme la satisfaction des clients, ici les bénéficiaires de l’aide. En d’autres mots, MEDAIR se voir reconnaître une efficacité particulière, estime Volkmar qui se retire aujourd’hui de la direction après 15 ans d’engagement. Interview.

MEDAIR s’agrandit avec succès. Pourquoi ce départ ? En 15 ans, j’ai donné tout ce que je savais, je veux éviter de trop personnaliser l’organisation. De plus, je pense que de nouvelles qualifications sont nécessaires pour maintenir un dynamisme et un esprit pionnier. Le recrutement de mon remplaçant Randall Zindler, est le fruit d’un an de recherche minutieuse.

Comment vous situez-vous par rapport à vos bénéficiaires musulmans ? Tous nos employés sont chrétiens, mais nous excluons toute forme de prosélytisme. Ce n’est pas le niveau de christianisation dans un pays qui nous motive. Nous travaillons avec la même intensité auprès des Talibans en Afghanistan qu’au Rwanda (en majorité chrétien). Nous ne mélangeons pas l’action humanitaire avec le message de l’Evangile. Nous n’avons pas d’agenda caché. Depuis 15 ans, ça se saurait. Les Talibans l’ont bien perçu puisqu’ils ont renvoyé toutes les organisations chrétiennes à l’exception de la nôtre. Notre soutien reçu de la Commission européenne, la Suisse, la chaîne du Bonheur est une preuve de notre neutralité. Nous sommes très sensibles aux crises dans les pays musulmans, nous nous fixons comme priorité de manifester notre solidarité à leurs côtés. Afin d’offrir un signal de paix malgré ce fossé religieux qui s’est creusé.

D’où vient cette sensibilité à l’Islam ? Il y a 10 ans, alors que je traversais la Turquie, chaque personne à qui je posais la question : « Comment nous percevez-vous ? », me répondait : « Vous nous méprisez ». Cela m’a dévasté. Je me suis dit : si c’est la perception qu’a le monde musulman des nations nanties, il faut qu’on soit là avec eux sous les bombes pour briser cette image. C’est d’autant plus important aujourd’hui, avec l’utilisation de la religion pour des motifs militaires comme le font les Etats-Unis. Je suis choqué par l’exploitation des références bibliques par Bush pour des motifs de marketing.

En 15 ans d’humanitaire, quelle évolution constatez-vous ? L’aide humanitaire s’est professionnalisée, c’est positif. On note une meilleurs coordination entre ONG sur le terrain. Les bailleurs de fonds institutionnels aussi s’intéressent plus aux crises oubliées, comme le Soudan, l’Afghanistan, le Congo. Le personnel est mieux soutenu, condition indispensable pour un travail efficace. Et, bien sûr, il y a l’amélioration de la technologie : la communication est devenue quasi instantanée, c’est une révolution. Malheureusement, il y a aussi des constats négatifs : les Etats se désengagent de leurs responsabilités sociales et les abandonne au secteur privé. Cela laisse libre cours à toutes sortes d’abus. Par ailleurs les guerres de prévention telles que celles menées par les Etats-Unis en Irak sont très dangereuses. Cela va de pair avec la confusion volontaire entre actions humanitaire et opérations militaires (Kosovo, Afghanistan).

Les ONG sont de plus en plus confrontées à un problème de sécurité. Vous-mêmes avez eu une équipe enlevée au Nord du Soudan. Comment évaluez-vous le danger ? Pour nous, le point de non retour, c’est lorsque l’on devient cible en tant qu’humanitaire. A MEDAIR, notre personnel est prêt à passer par les mêmes souffrances que ceux que nous aidons (les bombardements par exemple), mais nous n’avons pas la vocation de martyre.

Aujourd’hui, nous assistons à un véritable souk de l’humanitaire, avec un sérieux problème de transparence. Comment y remédier ? Il y a bien un code de conduite mis en place par le CICR auquel adhèrent plusieurs centaines de pays. Mais il n’y a aucun contrôle. Nous venons de mettre sur pied, avec une dizaine de grandes organisations, HAP international : Humanitarian accountability partnership international. Ceux qui y adhèrent s’engagent à améliorer leur prestations dans les deux ans et à un système d’autocontrôle. HAP peut recevoir des plaintes du terrain. Je pense que d’ici 5 à 10 ans, toute organisation qui se respecte fera partie de HAP. Les autres auront de plus en plus de peine à trouver des financements.

Propos recueillis par Carole Vann / InfoSud

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