Pakistan : sombres perspectives après les inondations

Au Punjab, une ambarcation de fortune pour traverser les champs inondés. Photo : IRIN
17 octobre 10 - Alors que le Pakistan s’emploie à répondre aux besoins urgents occasionnés par les inondations massives survenues le mois dernier, le directeur de Democracy Reporting International, Michael Meyer-Resende, se penche sur les implications politiques.

Berlin, Michael Meyer-Resende/CGNews - Les inondations survenues au Pakistan sont, sans doute, la plus grande catastrophe naturelle qu’une démocratie ait jamais connue. Outre la souffrance humaine qu’elles ont d’abord occasionnée, les inondations pourraient finir par être une tragédie pour le développement politique du Pakistan.

Pour la troisième fois depuis son indépendance, en 1947, le Pakistan tente d’installer la démocratie. En 2008, lors du rétablissement de la démocratie, l’enthousiasme était grand mais les reportages sur les inondations actuellement réalisés par les médias renvoient l’image d’un gouvernement sur le point de s’effondrer. Dans un pays où l’histoire est jalonnée de coups d’Etat militaires, une telle couverture médiatique peut se transformer en une prophétie qui se réalise. Néanmoins, rien n’est garanti.

Bien des journalistes ont pensé que la démocratie au Pakistan était vouée à l’échec lorsque le président pakistanais, Asif Ali Zardari, s’est rendu en Europe alors que les eaux commençaient à monter. Sans doute, sa visite dans sa propriété familiale en Normandie, représentait-elle son ’’moment façon Marie-Antoinette’’ et allait-elle entraîner sa perte. C’est ainsi, du moins, que l’événement a été présenté. Pourtant, si le président s’est fait du tort en accomplissant ce voyage, il ne s’est pas fait renverser.

Malgré les controverses sur la capacité du gouvernement à réagir face à la crise, l’Etat fédéral et les provinces travaillent comme avant. L’armée pakistanaise assume le gros des secours, comme cela se passerait dans n’importe quel autre pays, mais elle n’a pris le contrôle politique dans aucune des zones sinistrées.

Une des raisons qui expliquent la relative stabilité politique, comme l’a indiqué le président Zardari, c’est probablement que ni l’armée ni aucun parti d’opposition n’est motivé pour prendre en main le Pakistan tel qu’il se trouve actuellement. Il peut y avoir d’autres raisons aussi : le pays a achevé une vaste réforme constitutionnelle en avril dernier qui a entamé les pouvoirs du président et renforcé le Parlement. Ainsi, le rôle de M. Zardari et sa manière de diriger le pays ont été moins déterminants face à la crise que ce qui eut été le cas auparavant.

Les médias ont aussi agité la sonnette d’alarme face à la corruption gouvernementale et révélé que l’aide internationale offerte après les tremblements de terre de 2005 demeurait introuvable. A cette époque, pourtant, l’armée était au pouvoir. Certes, la corruption est importante au Pakistan mais pourquoi le débat sur ce sujet s’est-il fait plus vif qu’avant ? La réponse n’est pas claire. Selon l’indice de perception de la corruption de , qui s’apparente à la vue la plus objective qui soit en matière de corruption, le Pakistan est mieux classé que Haïti – ou même que la Russie et le Kirghizistan dans ce domaine.

Les reportages fébriles sur la politique du Pakistan peuvent provenir d’un élément positif. Pendant dix ans, les médias indépendants ont proliféré, d’où un environnement médiatique très pluraliste aujourd’hui, bien que souvent agité et inexpérimenté. Les crises, la corruption et l’échec du gouvernement, qu’ils soient présumés ou réels, reçoivent au Pakistan une attention bien plus grande que dans d’autres pays.

Le grand défi qui attend le Pakistan

La frénésie médiatique n’a pourtant pas perçu le plus grand défi qui risque de se poser dans les prochaines années. La reconstruction sera coûteuse et lente et, par ailleurs, décevra bien des attentes d’un rapide retour à une vie normale. Les accusations de corruption seront plus acerbes que jamais, lorsque la moindre roupie sera nécessaire pour venir en aide aux nécessiteux. Les personnes déplacées mettront le cap sur les grandes villes laborieuses. Dans la ville de Karachi, en proie à la violence, leur présence exacerbera les tensions. Les éléments extrémistes auront plus de marge de manoeuvre. Si la reconstruction est mal gérée, elle sapera non seulement le gouvernement mais aussi la confiance placée dans la règle démocratique en général.

La communauté internationale devrait fournir toute l’aide qui est en son pouvoir, de l’aide financière à l’accès au marché. Le gouvernement pakistanais et les partis politiques doivent jouer leur rôle, en créant des mécanismes responsables pour dépenser l’aide apportée et coopérer à travers des lignes de partis entre le gouvernement central et les provinces.

Etendre la démocratie permettrait de s’attaquer aux défis que pose la reconstruction. Actuellement, il n’y a pas de gouvernements locaux élus au Pakistan, même si, avant les inondations, toutes les provinces avaient prévu d’organiser des élections dans cette intention. Certes, il peut sembler étrange de suggérer des élections à cette heure, compte tenu de la pénurie de vivres, de médicaments et de logements, mais l’élection de gouvernements locaux ferait naître une participation locale ainsi qu’une responsabilité dans l’effort de reconstruction. Si les communautés locales ont voix au chapitre, il y a plus de chances pour qu’elles fixent les bonnes priorités et saisissent les contraintes de l’effort humanitaire.

La démocratie au Pakistan va connaître des heures difficiles ces prochaines années, mais personne n’a intérêt à ce qu’elle échoue. Le régime militaire n’a pas bien servi le pays. Il n’y a aucune raison de penser que le Pakistan, plus que d’autres pays, peut se passer de la démocratie. Si les Pakistanais ne sont pas satisfaits de l’aide reçue suite aux inondations, ils devraient avoir le droit de ne pas réélire les gouvernements locaux, provinciaux et fédéraux. Il n’y a pas de raison que d’autres décident à leur place.


Michale Meyer-Resende est le directeur exécutif de Democracy Reporting International, une organisation basée à Berlin qui encourage la participation politique. Article distribué par le Service de Presse de Common Ground (CGNews) avec l’accord du Daily Star. Source : The Daily Star, 5 octobre 2010

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