Saïdou Abatcha, le griot africain qui croque les banques suisses

Carole Vann - InfoSud
13 mars 01 - Alliant la sagesse du conteur griot à l’esprit occidental, Saïdou Abatcha mène une réflexion douce-amère sur les dysfonctionnements de notre société. Pour la campagne de Pain pour le prochain et l’Action de Carême, il a concocté un spectacle décapant sur l’argent.

" Quelle que soit notre race, notre couleur, notre origine, notre rang social, on a en chacun de nous un coin qui sent mauvais ". Saïdou Abatcha se retourne vers un public hilare. Lui-même étire son visage dans une grimace satisfaite, ses yeux pétillants partent dans tous les sens avec un je ne sais quoi de candide. Il enchaîne : " La vache suisse n’est pas folle parce qu’elle n’est pas européenne. D’ailleurs, la Suisse est quelque part, mais elle n’est pas en Europe, puisqu’elle n’est pas européenne… C’est peut-être pourquoi la vache suisse est très intelligente. Parce qu’elle sait faire la différence entre la farine, l’herbe et l’oseille ". Le visage s’étire à nouveau dans une grimace satisfaite, les prunelles s’immobilisent. Toujours cet air candide. Le public jubile.

Le ton est donné. Pendant une heure et demi, le conteur, humoriste, acteur camerounais d’origine peule va soulever des torrents de rire dans la salle en tronquant les mots, les tordant et les décochant avec une dextérité époustouflante. Le spectacle intitulé « Ciel, mon fric ! », en tournée romande, a été concocté tout spécialement pour la campagne de Pain pour le prochain et l’Action de Carême. L’auteur y fait une critique mordante de la société occidentale, des relations entre le nord et le sud de la planète et des banques suisses. Dans sa bouche, SIDA devient la maladie économique – Salaire Insuffisant Difficilement Acquis – de ceux qui sont ballottés dans le triangle infernal de la mondialisation : banquiers suisses, pays développés « représentés par leurs chefs d’Etat élus au suffrage universel » et pays « enveloppés : là, les représentants sont élus à 99,99% au naufrage universel. Les gens vont voter en tas, c’est pourquoi on les appelle les chefs des tas, comme des tas de patates ».

Le répertoire de Saïdou Abatcha semble sans fin, comme le sac sans fond de Marie Poppins. Drôle, sans fausse pudeur – « quelque soit la hauteur que peut atteindre le jet d’un pipi, tout là-haut sur la colline, les dernières gouttes finissent toujours pas retomber entre nos jambes » -, l’homme pigmente ses sketches de propos philosophiques sortis tout droit de sa culture d’origine. « Chez nous, les contes sont à la fois enseignement et divertissement. Il faut toujours une pincée d’humour pour faire passer certaines leçons de morale et de sagesse ».

Né conteur, d’une tradition transmise de père en fils, il se dit « petit-fils d’un savant illettré, licencié ès contes sous l’arbre à palabres ». De ses 22 frères et soeurs, il est le seul à en avoir fait sa carrière. « Tout peul est poète par excellence, précise-t-il. On tète la poésie, les contes, la sagesse ». Mais Saïdou avait le feu sacré. « Dès huit ans, j’étais sur les planches, raconte-t-il. Mes parents ne se sont jamais opposés. Chez nous, lorsqu’une flamme s’impose, la famille ne va pas contre ». L’auteur africain ne s’est pas cantonné à cet art traditionnel. Au pays, il est devenu une véritable vedette en jouant dans une douzaine de films de la télévision nationale. Il a aussi été engagé dans des films français, dont « Chocolat » de Claire Denis, « Quartier Mozart » de Jean-Pierre Bekolo et « Bye Bye » de Karim Didri.

C’est le théâtre qui l’a amené en Europe où il est établi depuis 10 ans. Engagé pour jouer dans une version camerounaise du « Dom Juan » de Molière au Festival d’Avignon en 1992, il décide d’élire domicile à Marseille. Après plusieurs rôles théâtraux, dont " Viens, on s’en va " de Richard Martin et " Pourquoi j’ai mangé mon père " de Yves Borrini, il se lance dans ses propres productions. Son premier One-man-show, « Humour noir », remporte plusieurs prix, dont le Prix de la presse au Festival international du Rire de Rochefort en Belgique en 1998.

Les clefs de son succès ? Saïdou Abatcha puise ses thèmes dans l’actualité : radio, télévision, journaux. Les diverses personnalités qu’il est amené à rencontrer se transforment sous son verbe mordant : des hauts-fonctionnaires qui ont poursuivi des « études hautes comme la tour Eiffel », des licenciés universitaires « agrégés en agrégation ». Et il y a ses fréquents retours au pays, histoire de se replonger dans les veillées au village et écouter les pêcheurs, les agriculteurs, les anciens.

L’humoriste n’épargne personne. Ses spectacles passent de la franche drôlerie au grinçant. Pour lui, l’humour et la critique, pour être pertinents, doivent user de l’intelligence de la souris. Pour mordre la chair, celle-ci procède doucement, explique-t-il. « Elle nous gratte, gratte, gratte… pendant que vous ronflez comme un camion diesel »… Et puis paf ! Elle prend la meilleure part de la chair, et quand on se réveille en sursaut, elle est déjà partie. Ses récits, Abatcha les veut mordants, parfois provocants, mais jamais agressifs : « Il faut faire travailler la conscience des gens sans qu’ils se rendent comptent. Il ne s’agit pas de les blesser. Je veux que mes récits soient comme un miroir : on y retrouve nos défauts, mais on peut aussi y voir nos qualités. Ils s’adressent à tout le monde et à personne, car ils ne nomment pas les gens, mais permettent à chacun de s’y retrouver ».

InfoSud / Carole Vann

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