Ukraine : la presse indépendante se meurt

Des manifestants pro-européens brandissent une photo du visage tuméfié de Tatyana Chornovol, une journaliste ukrainienne connue pour ses enquêtes sur la corruption dans la haute administration. DR
28 janvier 14 - Depuis le début des manifestations, les violences contre les journalistes ukrainiens se multiplient. Mais le gouvernement a déjà entrepris, depuis plusieurs années, de museler la presse indépendante.

Kiev, Pavol Stracansky / InfoSud-IPS - C’est le visage en sang et tuméfié que la journaliste ukrainienne, Tatyana Chornovol, est apparue sur une vidéo, le 25 décembre dernier. Victime d’une agression alors qu’elle était dans son véhicule, cette farouche militante anti-gouvernementale impute ces violences à des proches du président Viktor Ianoukovitch.

Immédiatement, l’opposition s’est servie de cette attaque comme d’un symbole pour dénoncer l’ampleur des brutalités dont les professionnels des médias indépendants sont fréquemment victimes en Ukraine. Et ce, bien avant le 21 novembre 2013 et le début des manifestations pro-européennes baptisées Euromaidan.

Intimidations des journalistes, rachats des titres, censure… La liberté des médias ukrainiens, qui était l’un des principaux aboutissements de la Révolution orange pro-occidentale en 2004, a été sacrément mise à mal depuis l’élection de Ianoukovitch en 2010 ; à tel point qu’en 2013, plus tard, le pays dégringolait au 126e rang mondial sur 179 concernant la liberté de sa presse, selon le rapport annuel de Reporters Sans Frontières (RSF). Soit une reculade de presque 40 places en trois ans.

Et la répression contre les journaux indépendants est si intense que d’ici à 2015, l’année des prochaines élections présidentielles, il pourrait ne subsister plus aucun média indépendant dans le pays, avertissent les opposants. Un avis partagé par Johann Birh, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de RSF : « Les coups récents ne sont que la pointe de l’iceberg. C’est un phénomène qui ne fait qu’empirer depuis longtemps. »

« Certes, l’Ukraine n’est pas une dictature et la situation actuelle ne peut être comparée à un pays comme l’Ouzbékistan ou une nation en guerre. Mais justement : le fait de vivre en paix, dans un semblant de démocratie, rend vraiment unique ce niveau si élevé de violences envers les journalistes. » En Europe, seule la Turquie a enregistré des taux d’agression plus importants en 2013.

Violences en hausse

La menace la plus visible pesant sur la liberté de la presse est la multiplication alarmante des violences contre des journalistes. Selon l’ONG ukrainienne de l’Institut des Mass Medias (IMI), 101 professionnels de l’information ont été victimes d’agressions physiques dans l’exercice de leur travail en 2013 [contre 8 en 2012, ndlr]. Parmi eux, 64 disent avoir été brutalisés par des policiers. La moitié de ces attaques est survenue pendant les manifestations Euromaidan.

Mais ces dernières années, le gouvernement a aussi resserré son emprise sur les médias par le biais des rachats de maisons d’édition et de différents canaux d’information indépendants. Les entreprises de presse et les organismes de radiodiffusion ont été en grande partie acquis par des personnes connues pour être proches du pouvoir. Des changements de propriétaires qui ont des conséquences graves sur la liberté éditoriale des rédactions.

A tel point qu’en novembre dernier, quatorze journalistes de l’édition ukrainienne du magazine Forbes ont démissionné, par refus de la censure. Cette publication a été récemment achetée par Sergey Kurchenko, un homme d’affaires qui entretiendrait des liens étroits avec la famille du président Ianoukovitch.

Sites internet censurés

L’information en ligne est également mise à mal. De nombreux sites d’informations sur internet et les pages web de certains journaux indépendants sont régulièrement victimes de cyber-attaques. Certains journalistes ont même vu leurs articles modifiés pour diffuser de fausses informations.

« Les cyber-attaques sont inquiétantes car elles sont en hausse, remarque Johann Bihr. De par leur nature, il est toujours difficile de prouver exactement qui les fomente. Mais on remarque qu’elles visent presque exclusivement des journalistes de l’opposition ou des médias indépendants. »

Lors d’une récente manifestation Euromaidan, les bureaux de trois médias indépendants ont été perquisitionnés par la police. En parallèle, les serveurs de certains grands journaux nationaux ont dû fermer en raison de cyber-attaques. Pour un même résultat : retarder au maximum la diffusion d’information sur la manifestation en cours. Et la machine répressive ukrainienne semble s’emballer. Selon l’IMI, depuis le 19 janvier 2014, pas moins de 44 journalistes, dont des Russes, ont été délibérément violentés par la police anti-émeute.

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