Un Américain bien peu tranquille

Richard Werly - Le Temps
14 mars 06 - « Ecrivain engagé » : Russell Banks prononce ces mots en français. Rencontre avec le romancier des tourments de l’Amérique de Bush, invité du Festival du film sur les droits humains.

« Après bien des années où j’ai cru que je ne rêvais plus jamais de rien, j’ai rêvé de… l’Amérique. » Il suffit de remplacer un mot de la phrase qui ouvre le dernier roman de Russell Banks pour entrevoir la rage mêlée d’amour de l’écrivain pour ce pays qui est aussi le décor de son œuvre. L’Amérique : pas un livre de cet auteur désormais reconnu, ex-président du parlement international des écrivains, qui ne se cogne aux Etats-Unis réels. « Même ma famille a voté Bush sourit-il, lissant cette barbe blanche qui le fait ressembler à un autre grand héros des lettres d’outre-Atlantique, Ernest Hemingway. Ma mère, qui a 91 ans, doit pourtant toutes les aides qu’elle perçoit aux démocrates. Mais pour elle, Bush est le rempart contre le mariage homosexuel. »

Retour à Saratoga Springs, bourgade des monts Adirondacks proche de la frontière canadienne. C’est de là, pas trop loin de New York, que Russell Banks observe la dérive irrésistible de l’Amérique. Un mélange, selon lui, de marketing politique et de masochisme citoyen : « L’habileté des républicains est d’avoir convaincu les Américains de voter pour eux et contre leurs propres intérêts. Ils ont confisqué aux démocrates le terrain de la défense des « valeurs », un peu comme Nixon l’avait fait dans les années 60-70 en ralliant, dans les Etats du Sud, le vote des petits Blancs contre l’émancipation des Noirs. Regardez ma famille : blanche, protestante, typique de cette classe moyenne décimée par l’économie actuelle. Eh bien, pour eux, Bush est le type qui nous défend. Contre quoi ? Sans doute contre leurs propres peurs. »

La déflagration irakienne

Retour sur une vie de lettres et de plaies restées ouvertes. Russell Banks a l’âge de Hannah Musgrave, l’ex-égérie révolutionnaire désenchantée d’American Darling*, son dernier roman. Au point qu’il pourrait faire de ses états d’âme sa devise : « Quand on garde autant de choses secrètes aussi longtemps que je l’ai fait, dit Hannah, on finit par se les cacher aussi à soi-même. » Drame de l’écrivain, spectateur enragé de changements que l’homme, lui, n’a pas d’autre choix que de subir.

La déflagration irakienne est passée par là. La mobilisation des mères de soldats décédés sur les routes de Bagdad ou Nassiriyah aussi. Sentiment d’indignation, mêlé d’une impression d’impasse. « J’ai écrit l’an dernier une longue lettre à ma petite-fille de 18 ans pour lui dire de tenir bon, malgré l’écœurement provoqué chez elle par la guerre en Irak ou le déferlement de l’argent des lobbies sur la politique. J’ai voulu lui montrer que je suis à ses côtés. Comme si cet appel à garder l’espoir n’était pas vain. Moi, le romancier des vies américaines brisées, en train de persuader une étudiante de ne pas être désespérée par l’égoïsme de ses pairs, par l’isolement qui est le sien face à une jeunesse pressée sans réfléchir de hisser le drapeau. Franchement, s’opposer au système aujourd’hui, aux Etats-Unis, c’est se taper la tête contre les murs. »

Il y a deux Russell Banks. Le premier a toujours la tête et le cœur dans le mouvement contestataire des années Vietnam. Revenu des embuscades du delta du Mékong, John Kerry, l’ex-candidat démocrate battu par George W.Bush aux dernières élections « tirait alors à boulets rouges sur l’establishment. Ce type avait dans sa rébellion une droiture qui impressionnait. Puis il est entré en politique, et a été happé par le système. Près de vingt ans au Congrès des Etats-Unis : rien de tel pour vous rogner les ailes, apprivoiser votre colère, vous livrer pieds et poings liés aux multinationales. »

L’autre Russell Banks, romancier, sculpteur de mots pour décrire la douleur des personnages oubliés dans cet Est américain qui court de la Caroline du Sud au New Hampshire, ne se laisse pas consumer par cette oppressante réalité. Son âme d’auteur est quelque part entre son repère, en lisière de forêt, et les destinations où ses héros perdent leurs illusions : la Jamaïque où il vécut deux ans, le Liberia, qu’il a sillonné avant d’écrire American Darling, Haïti. Concerné oui, mais enragé de l’intérieur : « Mon moteur n’est pas la révolte, mais la compassion, confirme-t-il, entre deux visionnages pour le Festival du film sur les droits humains de Genève, dont il préside cette année le jury. Mon désir d’écrivain a toujours été de témoigner la douleur invisible des exclus, des oubliés. J’aime les héros ordinaires. Ceux qui savent que la bataille est perdue. Ils sont dignes. Mais sans illusions. »

On le regarde. American Darling est posé sur la table avec, sur la couverture de l’édition française, ces mains jointes noires et blanches. Russell Banks ne bataille pas seulement contre l’Amérique. Un peu aussi contre lui-même, pris comme tous les auteurs reconnus dans l’étau du Barnum de l’édition mondialisée : tournées d’une vingtaine de villes aux Etats-Unis, passage au Salon du livre de Paris, signatures en Italie, en Espagne… D’autres romanciers, à force de tisser une telle œuvre, auraient fini reclus, cadenassés dans leurs douleurs et leur désir de perfection, asphyxiés par le libéralisme ambiant qui fait de la chaîne de supermarchés Wal-Mart le premier employeur de l’Amérique. Lui garde les pieds sur terre. Comme ces héros ordinaires qu’il ne contente pas de raconter, mais qu’il côtoie aussi. Le constat vire à l’aveu : « J’en connais beaucoup de ces anciens de l’ultragauche américaine persuadés hier que la violence politique était la seule solution pour faire changer les choses. Que font-ils aujourd’hui ? Ils sont travailleurs sociaux, éducateurs de rue, avocats commis d’office. Ils font de la politique loin des centres de décision. La guerre culturelle des années 70 n’est pas terminée. Elle se poursuit d’« une autre façon ».

Un soir de 1968

Ce Russell Banks là s’est cuirassé. Sinon, il n’aurait pas tenu. Demandez-lui de vous raconter sa rencontre, un soir de 1968, avec le géant dont l’ombre littéraire plane sur l’Amérique qui dit non. Jack Kerouac allait mourir l’année suivante. « C’est une histoire de fou. Je retournais en stop à l’Université de Chapel Hill, en Caroline du Nord où j’étudiais alors. Une bagnole s’est arrêtée avec quatre types à l’intérieur, dont Kerouac qui venait de chez lui, à Lowe, Massachusetts. On s’est tous retrouvés chez moi : une semaine à prendre des amphétamines et à parler littérature entre deux trips. Kerouac était détruit. Brillant, encore très beau, mais détruit. Imbibé d’alcool, il devenait antisémite, injurieux, détestable. » Pas assez cuirassé, Jack. Vrillé de l’intérieur. Russell Banks a gardé le vertige de sa fréquentation des marges. Sans toutefois perdre pied : « Je ne pourrais plus faire ça maintenant. Je peux dire que Bush et ses copains ont volé notre république sans me détruire. J’ai enseigné à Princeton dans les années 80, lorsque les étudiants rêvaient tous ouvertement d’atteindre leur premier million de dollars à 30 ans ! C’est la génération de Bill Gates ou de Larry Ellisson, celle des fortunes informatiques de la Silicon Valley. Je dois bien me résoudre : je vis dans cette Amérique-là ! »

On a envie de l’écouter encore, de laisser les Etats-Unis couler dans son vocabulaire de romancier réaliste, « à la Faulkner ou Dos Passos ». Francis Ford Coppola ne s’y est pas trompé. Le réalisateur d’Apocalypse Nowet du Parrain a demandé à Russell Banks d’adapter pour le cinéma Sur la Route, le roman le plus célèbre de Kerouac. Troisième scénario, après ceux déjà écrits par Michael Herr - l’auteur de Putain de guerre, texte culte sur la guerre du Vietnam - et Barry Gilford… La cohabitation de la rage retenue de l’auteur du Règne de Bone avec la démence du producteur hollywoodien n’a pas encore atterri devant les caméras. « Coppola a acheté les droits mondiaux de Sur la Routeà la mort de Kerouac et il est obsédé par le livre, poursuit Banks, passionné de longs métrages. En fait, il a déjà le film en tête mais n’arrive pas à passer à l’acte. Je suis sûr qu’il commandera un quatrième script. L’Amérique de Sur la Route, c’est un peu ce pays rêvé que nous avons tous en tête et qui nous hante. »

Changement de sujet : droits de l’homme, ONU, Genève…. Encore que : « Toutes ces questions sont indissociables de l’Amérique de George Bush, rectifie Russell Banks. On ne comprend pas les positions diplomatiques des Etats-Unis actuels si l’on ne réalise pas les changements politiques fondamentaux survenus ces dernières années. Les intérêts des grandes firmes privées sont au centre de toutes les décisions. L’Etat a muté. Les citoyens sont espionnés en vertu de législations bien pires que les méthodes décriées employées par le FBI à l’époque de John Edgar Hoover, dans les années 50. Ce qui était considéré comme un crime contre les libertés est devenu ordinaire. »

Russell Banks croit pourtant aux anticorps. « Le grand mérite des Etats-Unis est qu’ils ont toujours secrété les défenses contre les virus qui les assiégeaient. Le mouvement pour les droits civiques a fini par l’emporter sur la ségrégation raciale. Les faucons de la guerre du Vietnam ont été terrassés par les étudiants pacifistes des campus de Berkeley ou Stanford. Les mensonges de Bush sur les armes de destruction massive de l’Irak ont été étalés au grand jour dans la presse. »

Sauf que… L’écrivain américain favori de l’éditeur français Hubert Nyssen - auquel l’avait présenté Paul Auster, un autre grand romancier - reconnaît l’affaiblissement des défenses immunitaires de l’Amérique dans laquelle il continue de croire. « La structure de l’économie n’est plus du tout la même qu’il y a vingt ans. Les classes moyennes décimées sont paniquées et animées par des réflexes de peur. La grande faute de la génération des milliardaires de l’informatique est d’avoir fait de l’Américain moyen un consommateur avant tout. Ils ne l’ont pas fait seuls. Cette mutation est avant tout le produit de la technologie. Le lien entre l’individu et la société s’est distendu. Parce qu’ils se sentent assiégés, fragilisés, beaucoup d’Américains acceptent les fadaises de leurs politiciens. Ils craignent le débat parce qu’ils ne croient plus en l’avenir et à leurs possibilités de changer les choses. »

« Il y a aussi eu, au sommet du pays, un verrouillage sans précédent des centres de décision. Sous prétexte de sécurité, les membres du Congrès se retrouvent isolés, à la merci des lobbyistes qui, eux, parviennent encore à les atteindre. L’autre plaie enfin est le personnel politique lui-même. En ceci, Bush est le successeur de Bill Clinton. L’un et l’autre sont liés. Malgré toutes les raisons qui peuvent pousser à l’admirer, malgré sa ténacité, son talent, son sens politique, Clinton a laissé le secteur privé s’emparer des leviers du pouvoir. Sa grande faute politique n’est pas la gâterie que lui a prodiguée Monica Lewinsky à la Maison-Blanche, mais ce manque de fermeté vis-à-vis de ce prédateur qu’est l’argent. Prenez New York : Michael Bloomberg, l’actuel maire, a longtemps été membre du Parti démocrate. Et il a dépensé plus de 50 millions de dollars pour être élu. Le pouvoir de l’argent a gommé les frontières pour en dessiner une autre, entre ceux qui peuvent influencer la marche du pays. » Et les centaines de millions d’Américains, comme Russell Banks, n’ont que leurs larmes au poing.

*Toute l’œuvre de Russell Banks est disponible chez Actes Sud.

°Les intertitres sont de la rédaction de TDH

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