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Iran : « Le feu couve sous la cendre »
Mohammad-Reza Djalili
12 juin 10 - Par crainte d’un bain de sang, les leaders de l’opposition ont annulé leur appel à manifester un an après la présidentielle contestée. L’analyse du Pr Mohammad-Reza Djalili, au centre d’un colloque sur l’Iran organisé par l’Institut de hautes études internationales et du développement.

Genève, Carole Vann/InfoSud - Alors qu’ils avaient appelé le peuple iranien à sortir dans les rues le 12 juin pour manifester pacifiquement à l’occasion du premier anniversaire de la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad, les partis de l’opposition sont revenus sur leur initiative au dernier moment.

N’ayant pas reçu l’aval des autorités et craignant un nouveau bain de sang, ils proposent à la « population de poursuivre ses revendications par d’autres méthodes moins coûteuses et plus efficaces ». Retour sur ce « mouvement vert », né il y a une année des entrailles de la société iranienne, avec Mohammad-Reza Djalili, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) qui organise les 18 et 19 juin à Genève un colloque international sur "L’Iran face aux défis du XXIe siècle."

InfoSud : Envisagez-vous qu’il puisse y avoir des manifestations spontanées en dépit des consignes de l’opposition ?

Mohammad-Reza Djalili : Ce sera difficile car les services de l’ordre ont quadrillé les rues, mais des tentatives auront certainement lieu dans d’autres enceintes de la ville, les parcs, les campus, les universités. Et elles seront probablement durement réprimées.

Cette répression ne fait d’ailleurs que refléter la politique du gouvernement depuis une année, qui nie l’existence de l’opposition et la considère comme manipulée par des éléments extérieurs tels le Mossad, la CIA, ou encore la BBC…

Pour lui, comme Ahmadinejad l’a proclamé dans un discours public le 4 juin, l’Iran est le pays le plus démocratique du monde, et les élections de l’année passée ont été complètement libres. Donc, quand vous avez cette vision des choses, il est évident qu’il n’y a pas de souplesse pour ouvrir ne serait-ce que formellement une discussion avec les leaders de l’opposition.

Où en est le « mouvement vert » aujourd’hui ? La répression du régime a-t-elle réussi à le casser ?

Il s’agit d’un mouvement de fond, qui regroupe des millions de personnes – des jeunes, des femmes, une classe urbaine très instruite et très consciente de son rôle comme société civile – qui se sont mobilisées spontanément. Il ne peut pas disparaître, malgré les cinq mille arrestations, les fermetures de journaux, etc. Il est certes devenu plus souterrain, mais le feu couve sous la cendre. Le mouvement continue de se maintenir grâce notamment aux nouvelles technologies, dont internet. C’est unique dans l’histoire de ces trente dernières années en Iran.

L’une des grandes réussites du « mouvement vert » est d’avoir fait découvrir au monde extérieur qu’il existe un autre Iran, qui n’a rien à voir avec celui que le régime veut nous présenter. Ce qui est aussi remarquable, c’est que les dirigeants, Moussavi, Karoubi, Khatami, des symboles de l’opposition, n’ont pas changé de discours depuis une année. Ils réclament des élections libres, plus d’égalité, plus de justice et un mieux-être pour la société.

Quel est le rôle aujourd’hui des leaders religieux ?

Dans le régime islamique, le rôle du clergé est capital. Et les leaders actuels de l’opposition ont tous fait partie du sérail islamique. La fracture iranienne d’aujourd’hui ne se fait pas entre le régime et la société, mais se situe à l’intérieur même du régime. Moussavi est un civil, mais il était le premier ministre de Khomeini, il est donc très lié au clergé. Karoubi est un clerc, un mollah, de même que Khatami.

Le régime, lui, s’appuie de plus en plus sur une frange très réduite du clergé le plus radical, et surtout sur les gardiens de la révolution. Nous sommes donc dans un phénomène de militarisation du système.

Le président est lui-même un ancien gardien de la révolution, comme le président du parlement, le maire de Téhéran, vingt-neuf des trente gouverneurs de provinces, ainsi qu’une bonne partie des députés et des ministres. On assiste donc à une alliance « maléfique  » entre ces gardiens et la frange radicale du clergé.

La dimension purement religieuse est réduite comme peau de chagrin au profit de la dimension militaro-sécuritaire. Cette transformation fondamentale a pour conséquence première d’exclure toutes les tendances réformatrices qui ont existé à l’intérieur du système.

Comment sortir de l’impasse avec un tel régime ?

Je pense que l’on va rester dans un cycle de contestation et de répression. Car pour sortir dans la douceur, il faut que le régime accepte l’existence de l’opposition et admette qu’il n’a pas toutes les qualités qu’il prétend avoir.

Le « mouvement vert » est hétérogène, avec une tendance réformiste qui veut un accommodement dans le cadre du régime islamiste. Il y aussi d’autres tendances qui veulent la séparation du religieux et du politique, qui dénoncent les inégalités entre les femmes et les hommes, entre les musulmans et les non-musulmans, entre les sunnites et les chiites.

Mais cette tendance garde un profil bas car le mouvement est conscient qu’on ne peut pas passer directement à cette étape, mais qu’il faut une phase intermédiaire, en passant par des gens encore acceptables aux yeux du régime.

Nous sommes à un croisement qui aura un effet pour l’Iran, mais aussi sur le plan régional. Ce mouvement de masse est unique dans histoire du Moyen-Orient.

En quoi le mouvement actuel diffère-t-il de celui qui a précédé la chute du Shah en 1979 ?

La Révolution iranienne de 1979 était composée de partis politiques très distincts, des communistes, des libéraux, des islamistes… Ce clivage n’existe pas au sein du mouvement actuel. A l’époque aussi, la classe ouvrière a joué un rôle déterminant, avec les grèves des sociétés de pétrole, etc.

Aujourd’hui, on est dans un Iran désindustrialisé, avec un marché inondé par les produits chinois. La classe ouvrière ne peut pas jouer le même rôle. De plus, le régime n’est pas composé de conservateurs comme à l’époque du Shah, mais d’anciens révolutionnaires.

Je dirais que la situation s’apparente plutôt à celle lors des événements de l’Europe orientale, commepar exemple Solidarnosc en Pologne. L’éclatement vient de l’intérieur, signe que la machine est malade.

Le Conseil de sécurité a adopté de nouvelles sanctions contre l’Iran, accusé de poursuivre un programme nucléaire à des fins militaires. Quelle est votre analyse ?

Ce vote, dont le but est de faire pression sur le complexe militaro-industriel aux mains des gardiens de la révolution, contribue certainement à l’isolement de l’Iran sur la scène internationale. Pendant deux ans, l’Iran a réussi à manoeuvrer pour éviter un vote, la dernière résolution date de 2008.

Il est clair que les Américains ont dû faire des concessions aux Russes et aux Chinois, cela fait partie des jeux politiques. Et l’Iran a beaucoup courtisé la Russie et encore plus la Chine pour qu’ils ne s’associent pas aux sanctions.

Mais je pense qu’il faut voir dans ces sanctions onusiennes surtout un message symbolique. Car il est évident que les Russes et les Chinois vont tout faire pour éviter d’appliquer ces sanctions, en particulier si elles rentrent en conflit avec leurs intérêts nationaux. Donc si vendre des armes à l’Iran rapporte à la Russie, ils trouveront le moyen légal ou illégal de contourner ces sanctions.

Mais ce qui fait plus mal à l’Iran, ce sont les sanctions unilatérales des USA et de certains pays européens, et surtout celles non déclarées politiquement mais effectives, comme par exemple, à travers le système financier ou banquier. Pour l’Iran, ne plus pouvoir acheter des avions Boeing ou Airbus, c’est très fâcheux. Le pays est immense (trois fois la France), il a besoin d’avions sûrs, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Autre fait avéré : les sanctions stigmatisent le pays en le mettant au ban des nations. Et cela est grave pour ce pays qui est un des fondateurs des Nations Unies. L’Iran est un des premiers Etats musulmans à avoir rejoint la Société des nations. Depuis près d’un siècle, l’Iran était « en règle » avec la communauté internationale alors qu’il se retrouve maintenant à subir quatre trains de sanctions.

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