Le Conseil des droits de l’homme déchiré

Le Temps
Conseil des droits de l’homme, 26.3.08. Photo Humberto Salgado
18 avril 08 - L’organe onusien, créé au printemps 2006, est secoué de toutes parts. Les déchirures entre l’Occident et le monde musulman se font jour et l’universalité des droits humains est menacée

Stéphane Bussard/Le Temps, Genève - La Déclaration universelle des droits de l’homme est-elle en train d’être « assassinée » au Conseil des droits de l’homme (CDH) l’année même où elle célèbre son 60e anniversaire ? L’organe subsidiaire de l’Assemblée générale des Nations unies est depuis quelque temps au cœur d’une guerre de tranchées entre le monde musulman et l’Occident. A l’issue de sa septième session, à la fin mars, le CDH a adopté une résolution qui n’a pas manqué d’alerter même ceux qui sont a priori bien disposés envers lui.

Au nom de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), le Pakistan a réussi à convaincre 32 des 47 Etats du Conseil des droits de l’homme d’approuver un texte visant à limiter la liberté d’expression à l’égard de la religion qui est, estime un nombre croissant de musulmans, souvent diffamée. En Iran, on n’hésite pas à parler de « terrorisme culturel ». Le CDH a en outre accepté de modifier le mandat du rapporteur spécial sur la liberté d’expression. Représentant de Reporters sans frontières à l’ONU, George Gordon-Lennox est remonté : « Il est incroyable de constater que celui qui était censé vérifier le respect de la liberté d’expression est désormais transformé en procureur qui traque ceux qui en abuseraient. »

Des agendas politiques divergents

Dans la même veine, un certain nombre de délégations, dont l’Egypte, se sont manifestées pour qualifier l’orientation sexuelle des homosexuels d’acte criminel et pour refuser de considérer les droits de cette catégorie de la population comme découlant de la Déclaration universelle. Quant à l’OCI, elle parvient toujours à obtenir une majorité pour condamner les violations des droits de l’homme commises par Israël tout en occultant sans scrupule les mêmes violations en Iran, Arabie saoudite, Chine ou à Cuba.

Parlant souvent au nom de l’OCI, l’ambassadeur du Pakistan auprès de l’ONU, Masood Khan, précise : « Nous ne remettons en aucun cas l’universalité des droits de l’homme pour laquelle nous nous sommes engagés au sein du Conseil des droits de l’homme. » Ces déclarations ne rassurent pas les pays occidentaux, qui voient dans ces offensives une attaque en règle contre l’essence de la démocratie. Porte-parole de l’ONG Union internationale humaniste et éthique, Roy Brown pense même qu’il est temps que les pays occidentaux se retirent purement et simplement du CDH tant sa mission a échoué. Le constat mérite toutefois d’être nuancé.

Directrice du bureau de Genève de Human Rights Watch, Julie de Rivero relativise : « Ce ne sont pas deux visions des droits de l’homme qui s’affrontent, mais des agendas politiques divergents. » Elle reconnaît qu’il y a de vraies tensions autour de l’islam depuis les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre en Irak. Mais le cadre normatif actuel du CDH est suffisant pour traiter des violations des droits de l’homme.

"L’Occident se défend mal"

Pour les Occidentaux, il n’est cependant pas question de protéger, au sein du CDH, les religions, qui ne sont pas des droits de l’homme en tant que tels. Dans ce débat qui prend les contours d’un choc des civilisations, Yves Lador, consultant, pense que l’Occident se défend mal : « Si les démocraties réagissent, c’est en étant sur la défensive et non à l’offensive. Elles n’ont donc pas de stratégie. Et qui a l’offensive a l’avantage. » Représentant d’Amnesty International auprès de l’ONU, Peter Splinter réfute l’idée d’un choc des civilisations au CDH : « C’est une illusion. Quand le Pakistan parle au nom de l’OCI, il parle surtout pour lui-même. Mais l’Occident est trop lent à la réaction. Du coup, ce sont le Pakistan, l’Egypte, l’Algérie ou l’Afrique du Sud qui imposent leur rythme et leur agenda. »

Beaucoup appellent dès lors à « l’alliance des démocraties ». Mais ironie de la situation : les Etats-Unis, qui promeuvent ce concept, n’ont jamais été très favorables au CDH. Aujourd’hui, ils y sont quasiment hostiles. Le retour de balancier est d’ailleurs très visible. Si l’Occident imposait des résolutions musclées contre les Etats du Sud violeurs des droits de l’homme dans l’ex-Commission des droits de l’homme, les pays du Sud, l’OCI et les groupes africain et asiatique profitent enfin d’une situation où ils peuvent prendre leur revanche et dicter leur mot d’ordre à l’Occident dont ils se disent souvent les victimes.

Le grand danger à venir, pour le CDH, c’est Durban II, la conférence sur le racisme de 2009 dont la préparation de deux semaines commence lundi à Genève. Julie de Rivero est inquiète : « La polarisation du Conseil risque de provoquer un désengagement des vrais problèmes. La question n’est pourtant pas de se retirer ou non du Conseil. C’est l’organe multilatéral où se discutent les droits de l’homme. Il faut en faire le meilleur usage. »

Le Conseil est-il en danger de mort ? Les experts n’y croient pas. D’autant que l’examen périodique universel ( peer review des Etats), principale innovation du CDH, semble tout de même faire émerger les questions qui fâchent. Et Yves Lador de conclure : « Le CDH ne fonctionne pas plus mal que le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale de l’ONU, l’OMC ou la Banque mondiale et le FMI. Il n’est qu’un signe d’une crise plus générale du système international. »

Voir aussi notre article "L’Islam gagne du terrain au Conseil

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