L’IUED refait le monde depuis 40 ans

Daniel Wermus - InfoSud
7 novembre 01 - A Genève, l’Institut universitaire d’études du développement est un espace intellectuel convivial capable de désamorcer les conflits et de proposer des actions originales à la politique extérieure suisse. Ruth Dreifuss lui rend hommage

Un monde nouveau est possible. On le refait à Genève. « Entre Bush et Ben Laden, entre deux visions binaires du bien et du mal qui vont dans le mur, l’Institut universitaire d’études du développement (IUED) offre un espace de dialogue au sein des diversités culturelles », indique son directeur Jean-Luc Maurer. 300 étudiants postgrades de 50 nationalités recherchent de manière très conviviale les nouvelles formes d’économie solidaire, d’équité internationale, d’écologie globale… Célébrant vendredi ses 40 ans, l’IUED ne se contente pas d’étudier les causes des déséquilibres planétaires. Il agit sur le terrain pour les atténuer.

Genève dispose ainsi d’un outillage pour désamorcer les bombes ethnico-religieuse – « un lieu de rencontre encore insuffisamment exploité », déplore la conseillère fédérale Ruth Dreifuss. Elle accueillera dès janvier l’institut quadragénaire dans son département, à l’Office fédéral de la culture et de la science.

Situé dans le quartier bigarré des Pâquis, en face du Palais Wilson, l’IUED a parfois traîné une réputation d’enfant terrible de l’Uni genevoise, repaire de tiers-mondistes turbulents. Pourtant l’Institut africain (c’est son premier nom) a été voulu et soutenu par le directeur des Hautes études internationales Jacques Freymond, un colonel libéral et administrateur de Nestlé. Entre autres, le sulfureux sociologue Jean Ziegler y professait en compagnie du banquier Maurice Aubert ou de Gilbert Etienne, avocat de l’économie de marché.

Ils ont formé des personnalités du Sud, comme Alpha Oumar Konaré, l’actuel président malien et ancien journaliste combattant la dictature. Ou aussi François Lumumba, le fils du premier dirigeant congolais. Ou encore Celia Guevara, la sœur du Che… Dans l’ensemble, les diplômés retournés au pays sont plutôt des novateurs que des politicards parasites, se réjouit le professeur Jean-Pierre Gontard. Mais l’Institut a aussi perfectionné des centaines de Suisses. Parmi eux, Nicolas Imboden, ancien délégué du Conseil fédéral aux accords commerciaux devenu manager à la multinationale SGS. Et aussi l’actuel patron des patrons Rudolf Ramsauer, directeur d’Economiesuisse. Tous deux y ont acquis une « sensibilité sud ».

Il s’agit donc d’une pépinière intellectuelle atypique, qui abat aussi les barrières entre étudiants, profs et personnel administratif, sans oublier les fêtes. Un « constant mélange d’humour et de rigueur », comme le décrit Maurer, lui a permis de traverser crises idéologiques et financières. Ses publications, comme l’Annuaire Suisse-tiers monde ou les « Cahiers » lui ont donné une audience internationale. L’IUED a aussi influencé la politique étrangère de la Suisse, confie Ruth Dreifuss à InfoSud : « Il a inscrit notre coopération dans l’optique des gens du Sud, en nous appuyant sur eux : c’est plus efficace que les projets conçus dans les bureaux de capitales lointaines ».

« La modernité à proposer au tiers monde n’est pas une imitation de l’Occident », griffonnait déjà le premier directeur Pierre Bungener sur son bloc-notes. Son successeur Roy Preiswerk propose dans les années 70 une thèse qui fait scandale : le tiers-monde est « sous-développé » parce que le monde entier – y compris la Suisse – est maldéveloppé. Le système économique international pénalise les pauvres, en menaçant aussi les riches : pollution, migrations, conflits. « Quelques années après, le maldéveloppement est devenu un concept officiel de la coopération suisse », se rappelle Mme Dreifuss, qui y travaillait à l’époque. C’était le prélude à une nécessaire « politique intérieure mondiale ».

L’IUED a instauré un enseignement interdisciplinaire qui parlait avant l’heure de développement durable (l’écologie puisée aussi dans les savoirs indigènes)… jusqu’à mettre en question l’objet lui-même de son activité : le « développement » – un mot typiquement occidental, associé à la croissance, mais inconnu dans la plupart des langues du Sud. Alors par quoi le remplacer ? Un défi pour les 40 prochaines années… « En attendant, nous cernons tous les aspects de la mondialisation », relève le professeur Gilbert Rist.

Une politique de paix originale

Dans les milieux universitaires, on aime parfois dénigrer les qualités académiques de l’IUED. Mais on reconnaît à l’Institut une originalité : son action concrète sur le terrain qui complète la matière théorique. Il gère ainsi divers projets de santé et d’eau potable en Afrique ou en Amérique latine. Il est actif au sein de la Fédération genevoise de coopération – 50 associations d’entraide. Plus récemment, il s’est engagé sur le sentier de la réconciliation des pays déchirés. Une évolution naturelle, puisque nombre d’anciens étudiants – par exemple 60 Colombiens – ont fait carrière pas toujours dans le même camp.

A travers l’IUED, la Suisse mène des offensives de paix en Colombie, au Burundi, au Proche-Orient et ailleurs. Originalité de la méthode helvétique : on met les acteurs non étatiques dans le coup - société civile (mouvements pacifistes, églises, juristes…) et guérilleros. La « nouvelle pensée » des faiseurs de paix helvétiques est exposée dans une brochure du Département des affaires étrangères : Prévenir la violence, participer à l’instauration de la paix, consolider la démocratie (www.eda.admin.ch, cliquer sur « publications »)

Depuis 1998, les adversaires colombiens invités plusieurs fois à Genève ont dialogué sur les bancs de l’IUED. L’hiver dernier, ils ont pris ensemble le train pour les Diablerets, où ils ont rigolé en se lançant des boules de neige… avant de repartir chacun dans son camp en Colombie. Du concret ? Le processus est long, parfois déprimant. Mais malgré les crises incessantes, il ne se rompt pas. Les Suisses ont des contacts au sommet avec tous les protagonistes. Cet été, près de 300 prisonniers des FARC ont été libérés : le cadeau de deux ans de négociations.

« Nous avons un principe clé : la personne qui entre dans la clandestinité, prend les armes et des otages, elle ne le fait pas à la légère. Nous devons lui montrer au moins du respect, au lieu du mépris ou de la peur habituelle ; cela nous donne un avantage sur d’autres négociateurs », précise Jean-Pierre Gontard. Ainsi, en mars dernier, l’IUED organisait un débat sur les prises d’otages dans le cadre du Festival Médias Nord-Sud. Des membres du Mouvement de libération de Cabinda, enclave appartenant à l’Angola, ont pu y expliquer pourquoi ils commettaient de tels actes. Deux mois plus tard tous leurs otages ont été libérés.

InfoSud/Daniel Wermus

Renseignements et documents : www.iued.unige.ch

Pour lire d’autres articles sur un des thèmes abordés ici, utiliser la fonction «  recherche avancée »
Chartes  |  Qui sommes-nous ?  |  Impressum  |  contact
Palais des Nations, Bureau S-84  |  Avenue de la Paix 8-14  |  CH-1211 Genève 10  |  T: +41 22 917 29 30  
réalisé par vocables.com avec Spip
sommaire le temps L´Orient-Le Jour Geopolitis swissinfo LE COURRIER rue 89 Slate Afrique ipsnews